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22 août 2010

Montana

Cette nouvelle a été publiée en 2007 dans la revue Moebius, n° 114

 

Montana

 

Depuis longtemps elle nous démangeait, cette clôture. Qu'est-ce qu'il pouvait bien y avoir derrière? Même des plus hauts sommets du parc Glacier, aussi loin que la vue pouvait porter, on n'apercevait rien au-delà. Rien qu'une étendue désolée et stérile, sapins, montagnes, lacs, tourbières… Mais pas trace de vie. Pas une route, pas un poteau électrique. Alors pourquoi cette clôture, puisqu'il n'y avait rien à protéger?

Des clôtures, il y en avait beaucoup d'autres, dans le Montana, mais on savait ce qui se cachait derrière : sectes et groupes armés entre lesquels il était difficile de faire la différence. Il était d'ailleurs dangereux de s'en approcher. Mais cette clôture-là était plus qu'une clôture, c'était la fin d'un monde. Quel genre de réserve avait-on enfermé derrière?

La plupart des gens d'ici disaient que le Montana était la dernière marche du monde, la dernière frontière avant le néant glacé, et que c'était pour nous protéger, pas pour protéger d'hypothétiques tribus promises de toute façon à la disparition, qu'on avait érigé la clôture.

Qui l'avait construite, on ne se posait plus la question. Elle était là et bien là, c'est tout, on ne pouvait que le constater. De l'autre côté, c'était la sauvagerie, une désespérance si grande qu'on avait jugé bon de l'enfermer pour nous en garder comme de la peste. Ceux qui étaient nés ici, du bon côté, se considéraient comme les gardiens de la frontière. On en rencontrait souvent, patrouillant du côté de la clôture, le fusil armé. Quelquefois ils revenaient avec un orignal ou, plus rarement, avec un cougar, jeté sanglant à l'arrière du pick-up. Avaient-ils vu quelque chose? Ils n'en disaient rien.

Pour les autres, peu nombreux, qui étaient arrivés ici au terme d'une errance malaisée à travers plusieurs États tous plus repliés sur eux-mêmes les uns que les autres, fuyards, exilés, avides simplement de solitude, la clôture était une dernière insulte, un dernier piège. La dernière porte avant la vraie liberté.

— La liberté, elle est ici, ils disaient, les gars aux fusils. Vous êtes libres. Libres de faire le bon choix. Le nôtre.

Face aux canons qui s'abaissaient insensiblement vers eux, les rêveurs détournaient les yeux. Heureusement, la bière coulait à flots et, pour ça, personne ne posait jamais de questions.

Pourtant, la bière n'était pas une solution pour un petit nombre d'entre nous. D'abord parce qu'elle était mauvaise, d'autre part parce qu'elle obligeait soit à se soûler tout seul dans une chambre miteuse, soit à fréquenter les tavernes où les tireurs exhibaient et arrosaient leurs trophées. Et aussi parce que nous n'aimions pas que le premier red neck venu nous dise où aller. Nous avions donc décidé d'aller voir de l'autre côté, de voir enfin ce qu'on nous cachait. De voir qui s'y cachait, peut-être, et pourquoi.

Le groupe était réduit, il n'attirerait pas l'attention, d'autant plus que nous avions choisi de partir au milieu de l'hiver. C'était risqué, mais la montagne serait moins fréquentée. Robert, vaguement mécanicien, vaguement poursuivi par une condamnation qui ne l'avait jamais rattrapé, nous emmènerait aussi loin que sa voiture pourrait rouler. Nous avions pris la route pour Babb, le dernier village au nord avant la clôture.

* * *

Ça fait plus de trois semaines maintenant que nous rôdons dans ces solitudes glacées, misérables, gelés, affamés. Robert a été le premier à laisser tomber. Il est reparti en arrière dès la première semaine, dans l'espoir de retrouver sa voiture abandonnée dans un sentier à peine carrossable du parc Glacier.

— Ça ne tient pas debout, les gars, il a dit avant de nous tourner le dos définitivement. Vous vous êtes vus? Pelés, transis, même les loups ils voudront pas de votre peau. C'était une erreur de se perdre par ici. Et puis, le paradis, il est au sud, forcément. Vous allez crever.

Il y a eu de l'hésitation chez les autres mais, malgré tout, personne n'a voulu l'accompagner. Les paradis du sud, on les connaît… Mais il avait raison pour ce qui est de notre image. Des ombres…

Fondrières à perte de vue. Nous mangeons des racines, des bouts d'écorce. Il n'y a plus d'espoir. Ce qui nous empêche de rebrousser chemin à notre tour, c'est sans doute le fait que l'espoir n'est pas plus derrière que devant. Il n'y a plus rien nulle part, ni derrière ni devant.

Mais alors, cette clôture, c'était pour quoi, pour qui?

* * *

Les gars sont tous tombés les uns après les autres. De froid, de faim, de lassitude. Peut-être parce que j'étais le plus vieux, immunisé depuis longtemps contre le désespoir, j'ai tenu plus longtemps. Et c'est seul que je me suis retrouvé devant ces rails de chemin de fer désaffectés perdus dans la montagne. Je les ai suivis vers l'ouest, jusqu'à ce que je tombe sur le printemps. Ç'a d'abord été des vents tièdes, puis de l'herbe verte, puis des fleurs. Et, enfin, un camion.

Près du camion, un jeune couple à l'air bien portant prenait un café, assis sur une table de pique-nique vermoulue. Le type était en short, chemise ouverte, souriant. La fille portait une sorte de tunique à fines bretelles retroussée sur ses cuisses nues et ouvertes. Elle ne portait pas de culotte. Tout en buvant son café, elle caressait la queue du type.

Ils ont sursauté lorsque j'ai fait du bruit en m'approchant. Mais ce n'était pas de peur. De surprise. Ils n'ont même pas cessé leur manège quand ils m'ont aperçu. La fille n'a pas caché ses seins, dévoilés par la tunique dont les bretelles avaient glissé sur ses épaules, ni son sexe qui brillait au soleil. Le type a joui dans sa main, souriant toujours.

Mon estomac me brûlait. Cette santé, cette liberté dont ils semblaient jouir me faisaient mal. La fille a demandé d'où je venais, sans que je puisse comprendre si elle s'adressait à moi ou à son ami. Il y a trop longtemps que je n'avais pas parlé. J'ai ébauché un geste du bras vers le sud-est. Le type a éclaté de rire en me regardant dans les yeux. Puis il s'est retourné vers la fille et il a dit :

— Ce zombi a dû sortir de la réserve. Je croyais qu'ils étaient tous morts, là-bas.

— Ne ris pas si fort, a chuchoté la fille en se levant doucement. Tu vas lui faire peur.

Puis elle a ajouté, comme si elle parlait d'un écureuil aperçu dans une réserve faunique :

— Il ne faut pas les déranger.

Alors ils sont remontés dans leur camion et ils sont repartis. Je suis resté debout un long moment, immobile, à écouter le bruit du moteur qui faiblissait vers l'ouest. Et je me suis écroulé près du banc.

J'étais donc mort depuis si longtemps?

11:45 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0)

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