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21 octobre 2010

Calgary

Après une douzaine d'années passées à Calgary, en Alberta, j'ai réuni mes impressions sur la ville et ses habitants dans un court recueil inédit. En voici deux extraits :

 

 

Inversion du langage

 

Un dimanche d'été dans le centre-ville, près de l'île du Prince. Familles, enfants dans les pataugeoires, air vibrant de propreté : l'image même d'une vie saine. Un panneau publicitaire, cependant, devant un pub, annonce : Smoke Free Thursdays! Bien sûr, se dit le voyageur, les jeudis, les familles sont chez elles et les fumeurs peuvent enfin sortir de l'ombre et fumer librement – tout au moins dans l'enceinte de ce pub bien accommodant.

Ce mot, free, a toujours ce petit air sympathique, il nous donne cette illusion que nous vivons dans un monde enfin débarrassé des tyrannies et des oppresseurs, même de ceux que nous n'inventons pas nous-mêmes.

Puis on se ravise. Pourquoi le jeudi seul est-il libre? Les écoliers campent-ils devant ce pub tous les autres jours de la semaine? Étrange… Puis, ayant réfléchi, le voyageur, comprend enfin son erreur. C'est que, habitué à appeler un chat un chat, il n'a pas saisi l'évolution de la langue dans cette partie du monde – évolution vicieuse, sournoise, qui pense éradiquer le mal en cessant de le nommer ou en l'affublant de sobriquets inoffensifs. L'évidence lui saute pourtant aux yeux, maintenant. Free, ici, n'évoque pas la liberté, bien au contraire. L'annonce voulait dire qu'il est INTERDIT de fumer les jeudis, non l'inverse.

Mais, comme rien n'est interdit dans un pays libre, il fallait bien trouver une astuce…

 

 

Illégal

 

Il n'y a pas que le langage qui soit inversé. Calgary prend parfois l'allure d'un monde antipode. La loi n'y est pas l'expression du bien commun, c'est au contraire ce dernier qui est défini d'après la loi. La définition du bien est dès lors d'une simplicité désarmante : est bien ce qui est légal, ne l'est pas ce qui est illégal. La loi n'a donc pas pour objectif de s'appliquer à une situation, de s'y adapter, d'y remédier. La loi indique ce que la situation doit être. Elle n'a pas à se soucier de la réalité puisqu'elle la crée. La loi remplace cette réalité, et même la conscience qu'on peut avoir d'elle.

La loi dispense de penser. Elle rend invincible. Elle protège le piéton qui traverse la rue et lui évite d'avoir à regarder, à droite comme à gauche (l'ange gardien, ici, est vert et logé dans une petite boîte lumineuse plantée au carrefour), le poids lourd dont les freins ont lâché ou le chauffard ivre qui va l'écraser. Il est dans son droit. Il meurt honnête pour n'avoir pas vécu dans l'illégalité, comme le cycliste casqué (il a accompli son devoir en se couvrant le chef!) pris en sandwich entre deux carrosseries et transformé en purée sanguinolente parce qu'il voulait se croire seul au monde – mais il portait son casque!

16:31 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0)