Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

03 janvier 2011

Un texte de Jean Dubuffet sur Céline

Ce texte est extrait de la contribution de Jean Dubuffet aux Cahiers de l'Herne (n° 5, 1965) sous le titre Céline pilote. Il est toujours d'actualité.

 

[…] On saisit bien j'espère ce que j'ai en vue en mentionnant la mystification que chevauche la littérature. La littérature est en retard de cent ans sur la peinture. Elle s'alimente depuis plusieurs siècles non pas aux données immédiates de la vie mais aux œuvres antérieures comme abeilles nourries au miel et non aux fleurs; elle est incoerciblement aimantée et polarisée par les œuvres antérieures. Le prestige de celles-ci est si fort qu'aucun écrivain, quand même il s'y efforce, ne parvient à s'en dépêtrer et retrouver l'état d'innocence que nécessite la création. La peinture a depuis longtemps fait sa révolution; la littérature – Céline seul mis à part – n'a pas fait la sienne. En dépit de variantes qui restent épidermiques (elles sont seulement de changer un peu la farce du pâté, elles sont de thématique et non de technique, de localisation et non d'étiage) la littérature est figée, prise en gelée. Par quiconque n'est très averti spécialiste une page contemporaine pourrait très facilement être attribuée à Voltaire ou Descartes. Faites seulement l'effort de comparer les différences qui séparent une peinture actuelle d'une de Raphaël et une page de Sartre d'une de Diderot et vous saisirez ce qu'il en est. La forme de la peinture a totalement changé; celle de l'écrire, à bien peu de choses près, est demeurée la même. Or c'est dans l'art la me qui détermine toute l'action de l'œuvre. À même forme même contenu. C'est de changer la forme qui provoque changement de contenu. La littérature s'imagine qu'importe sa pensée, non son corps; c'est l'optique chrétienne du corps et de l'esprit. Elle croit renouveler la pensée sans toucher au corps, qui lui semble dans l'affaire vase insignifiant, emballage. Erreur! Elle ne renouvelle rien du tout. C'est quand elle s'avisera de s'inventer de nouveaux corps (comme a fait la peinture) qu'elle verra ce que sont des positions d'esprit vraiment nouvelles et que son feu se rallumera.

 

 

05:38 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.