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16 avril 2011

Chien fer

 

Chien fer[1]


 

Le chien est, avec le cochon – mais plus encore que lui puisqu'il n'a pas d'alibi alimentaire –, l'animal le plus emblématique du rut.

Comme tous les animaux de meute – hormis les hommes, on se demande pourquoi – le chien avance la queue dressée et l'anus en vitrine. Il arbore son trou du cul comme un signe de bonne santé mentale et physique, comme une affirmation de sa liberté – ou de ce qu'il en reste. Son cul est une proclamation du désir, une profession de foi, l'expression la plus claire de l'être-soi. Un organe stirnerien…

Or le chien ne fonde pas sa cause sur rien, mais sur son cul – qu'il exhibe avec fierté.

En retour on vient lui rendre hommage, le renifler, le lécher. On s'en pourlèche les babines, on s'en enivre, on en oublie enfin la laideur du monde qui nous contraint à baisser la queue (qu'un mâle dominant se présente, un tyran, un patron, et la queue s'abaisse, recouvre et dissimule cet orgueil de l'espèce. Soumission, esclavage, chasteté…)

Et, plus chien que le chien, il y a le chien fer. Le chien fer, en plus d'être en rut, est tout nu. Il est non seulement obsédé mais obscène. Sa peau glabre révèle les moindres détails de sa mécanique sexuelle, et donc son honnêteté fondamentale. La vérité du chien fer est une boule puante lancée au nez des tartufes. On dit d'ailleurs, aux Antilles, que le chien fer est né d'une femme et d'un incube – ou d'un homme et d'une succube.

Bête sexuelle s'il en fut.

Un seul animal – tenons-nous-en aux mammifères, pour une fois – partage avec le chien fer la nudité intégrale : l'homme. (Les deux partagent aussi cet autre privilège ignoré des reproducteurs non sexués, le commerce avec le démon.)

Mais l'homme s'habille. Même en été. L'homme est donc plus pervers que le chien.

Imaginons…

 

Au printemps. Après-midi canine, justement.

Les Montréalais, comme tous les provinciaux, promènent leur chien, qui leur sert la plupart du temps d'alibi pour entamer la conversation avec leurs congénères. Et, pendant que les maîtres échangent des propos insignifiants dont il ne restera pas même une virgule dans quelques secondes – ce qui ne les empêchent pas de penser qu'ils aimeraient bien se rouler sur ou sous le corps de cet autre dont ils devinent l'odeur et les moiteurs réprimées sous les joggings délavés et informes mais qui demeurera à jamais hors de leur atteinte (un seul mouvement déplacé serait sanctionné par une retentissante paire de gifles) –, les chiens se reniflent mutuellement le cul comme on échange des cartes de visite ou des banalités, et s'en remplissent le nez jusqu'à l'hypothalamus en regrettant peut-être d'avoir été coupés.

Pas plus coupés que leurs maîtres, pourtant, dont les pensées émasculées rampent bien en deçà des gestes qu'ils savent ne pas pouvoir effectuer – quand, toutefois, elles sont encore capables de les effleurer. On se parle, puisqu'on ne se touche pas; on feint de s'écouter, puisqu'on ne se sent pas; on se sourit, puisqu'on ne se fourre pas. Misère…

Alors toi, exaspérée par cette frustration déguisée en politesse de trottoir, tu te mets à courir dans la rue, dans le parc, le long du canal de Lachine, tu relèves ta robe autour de tes hanches pour mieux sentir l'air et les regards caresser tes fesses et je détale à ta poursuite, nez en avant que je colle bientôt sur ton cul rougeoyant et déculotté. Tu te roules à terre au milieu des chiens qui glapissent de bonheur et des enfants qui vont peut-être découvrir quelque chose, tu arraches complètement ta robe qui s'en va rejoindre mon pantalon et mon T-shirt, tu frottes ton ventre sur l'herbe tiède que tu constelles de traînées brillantes et parfumées. Et, à quatre pattes au milieu des promeneurs bouleversés, le nez encore chargé d'émotion pure, je t'enfile en aboyant au milieu de ces silhouettes exsangues dont pas une n'esquisse le moindre mouvement pour venir me remplacer lorsque je quitte ton cul encore humide de printemps.

Seuls les chiens nous font la fête, momentanément oublieux de millénaires d'esclavage, ayant pour un instant brisé leurs chaînes.

 

 



[1] Le chien fer, aux Antilles, désigne le chien nu, plus chien que chien, plus vil que vil, plus nègre que nègre.

21:17 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0)