Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10 janvier 2012

Le bonheur dans l'esclavage

Le bonheur dans l'esclavage?

Non, il ne sera pas question ici d'histoire d'O ou d'histoire de Q, mais de ce qu'on nomme, non sans un certain cynisme, ressources humaines. Il s'agit d'une solution fictive (fictive, vraiment?) à ce problème, imaginée par un personnage de roman.

 

« Son nouveau combat était en faveur du rétablissement de l'esclavage. Pour des raisons humanitaires. Depuis longtemps, les employés étaient traités pire que des chiens, tout le monde en convenait. Vie de chien? Pas vraiment, non. Les chiens étaient soignés, eux, nourris, logés, leurs crottes ramassées dans des petits sacs en plastique par des dames bien mises ou des laquais en livrée; les ouvriers, pendant ce temps-là, survivaient dans des taudis glacés ou torrides selon la saison, manquant de nourriture, de sommeil, de périodes de rut…

S'ils rouspétaient, on fermait l'usine et on allait la rouvrir sous de joyeux tropiques regorgeant de gamins d'une dizaine d'années capables de faire le même boulot pour dix fois moins et sans se syndiquer. On leur avait inculqué nos principes – travaille et tais-toi – et ils étaient devenus des modèles.

Les gars d'ici, pour survivre, avaient bien dû accepter les semaines de soixante heures avec réduction de salaire et des caramels mous pour soigner leurs caries. Pourtant, leur apparente fragilité n'était pas vraiment un problème, économiquement parlant, puisqu'ils se reproduisaient plus vite qu'ils ne crevaient. Mais enfin, ça faisait malpropre… Travailler, c'était devenu la dernière des dégradations…

En rétablissant l'esclavage, en revanche, c'est-à-dire en faisant du travailleur non plus un individu obligé de se vendre au prix du marché – soit pour une valeur proche du zéro –, mais un instrument figurant à l'actif de la société en tant que bien immobilier au même titre que les machines ou les bâtiments, et dont l'entretien et le bon usage était une nécessité, on faisait disparaître incertitude et insécurité.

L'esclave n'avait plus à se brader ni à se battre pour le droit au travail, il l'avait d'office. Il avait enfin une position claire, durable, correspondant à sa réalité et non plus à l'image d'un rêve. Plus besoin de mentir, de faire du zèle, de produire toujours plus. Finie, la peur du chômage! Envolé, le stress! Adieu, l'angoisse de faire carrière! Tout était tracé d'avance! Ses soucis pris en charge, il retrouvait, l'esclave, santé et dignité…

C'était sa façon d'être du côté de la vie : le maître est celui qui prend le risque de la mort à son compte. L'esclave est celui qui ne songe qu'à survivre et qui paiera cette survie de n'importe quel prix, admettant même pour échapper à la mort de travailler sous la contrainte – donc d'une certaine manière acceptant pour préserver sa vie de ruiner cette vie même.

Le pas à franchir n’était pas si grand, dans le fond. Depuis déjà longtemps le principal souci des travailleurs comme des cadres n'était pas d'échapper à la chiourme mais au contraire de se maintenir en forme, de faire du sport et des régimes, pas pour eux, non, pas pour le plaisir d'habiter leur propre corps, mais pour durer plus longtemps, être plus efficace – conserver le mieux possible l’outil de production qu’ils étaient devenus pour le profit de leur employeur! Et plus ils travaillaient, cependant, moins ils étaient sûrs de garder leur emploi.

Angoisse, dépression, plus le temps de dégorger… Et donc moins productifs! L'ennemi était là : l’incertitude de l’avenir, la peur de mal se vendre, de ne plus plaire au marché, de se faire remplacer par un moins cher… Il était là, le modèle de l'avenir. L’esclavage, oui. Une solution en or! »

 

Extrait de Territoires du Nord-Ouest, Coups de tête, Montréal 2007

 

http://coupsdetete.com/index.php?id=5

 

Les commentaires sont fermés.