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30 janvier 2012

Pascal est un con

On tient Pascal pour un génie parce que, à onze ans, il a réinventé les principes d'Euclide et écrit un Traité des sons; parce que, à seize ans, il a écrit un Traité des coniques et que, à dix-neuf ans, il a inventé la machine à calculer. Génie précoce, en effet. Mais on sait ce qu'ils deviennent, les enfants prodiges.  Pas grand-chose. Pascal n'y a pas échappé. Pourtant, il est beaucoup plus connu pour les conneries qu'il a pu dire à l'âge adulte que pour sa réelle contribution aux sciences de son époque.

Témoin son fameux pari, consternant de stupidité.

Reprenons. Si dieu n'existe pas, on ne perd rien à ne pas y croire. On y gagne, même, puisqu'il n'y a personne pour nous interdire de jouir comme bon nous semble. Jusque-là, ça va.

S'il existe, en revanche, on perd tout à ne pas y croire, et on gagne tout à y croire. À savoir, la vie éternelle. Le choix paraît donc simple : entre risquer de ne rien perdre et risquer de tout gagner, la réponse – celle de Pascal, justement – a l'air de sauter aux yeux. Mais, parlant de gagner, on gagne quoi, au juste? De quelle vie éternelle est-il question?

Le dieu de Pascal étant vraisemblablement celui de la Bible, voici un aperçu du personnage tel qu'il nous est présenté dans ce ramassis de délires de pouilleux mangeurs de sauterelles : un vieillard irascible, jaloux, misogyne, raciste, joueur (et tricheur, qui plus est!), sadique, manipulateur, impitoyable, cynique (mais complètement dépourvu d'humour), rancunier, intolérant, malfaisant, pervers… Une vraie charogne. On n'en voudrait même pas comme ami Facebook!

Alors imaginons une seconde qu'il existe vraiment, ce salingouin vicieux, et qu'à notre mort on se retrouve tout nu dans son boudoir en compagnie de ses barbus et de ses tonsurés, de ses tortureurs de pas comme les autres, de ses éventreurs de femmes violées, de ses dépeceurs d'Indiens, de ses massacreurs de continents entiers, de ses brûleurs d'hérétiques et de sorcières, de ses empêcheurs de penser, de ses empêcheurs de jouir, de ses empêcheurs de vivre… Ambiance!…

Vous imaginez la scène? Se taper le voisinage éternel de ces tristes ordures alors que de l'autre côté c'est le luxe et la luxure, les arts et la connaissance, l'onanisme et la sodomie, les frites et le caviar, l'alcool et la dope, le beurre et l'argent du beurre, le plaisir, la fête, l'orgie perpétuelle, et pas que de littérature!…

Je n'hésite pas une seconde.

Va chier, Pascal!

Diable!

 

23 janvier 2012

Félix

«Je suis pour la fraternité, mais je ne suis pas ce matin avec les quatre cents chômeurs de la rue Saint-Paul, avec les dix survivants de la ville brûlée, avec les trois mineurs ensevelis, avec les cent mille prisonniers de la tour et les cent millions d'humains affamés. Même pas avec l'enfant qu'on effraie et le chien qu'on bat. Bien au chaud dans ma lâcheté comme dans de la ouate, j'observe le chevreuil qui sue de peur dans la mire de mon fusil. Même cette image est fausse, je n'ai jamais vu de chevreuil dans la mire d'un fusil.»

Ce texte de Félix Leclerc aurait pu être écrit aujourd'hui (et par bien d'autres que lui, à commencer par moi...), à ceci près que ses chiffres sont trop modestes. On pourrait ajouter quelques zéros. Et remplacer la mire du fusil par un écran de télé, d'ordinateur ou de téléphone «intelligent»…

 Félix encore :

«Il ne s'agit que d'une chose, dit le père à son fils : ne pas se faire pincer parce que nous sommes tous coupables.

— Si je suis coupable, je veux payer, dit le fils.

— Il y a des innocents pour cela, dit le père.»

17 janvier 2012

Panoptique (Prisons, 2)

Panoptique

 

Le panoptique est un système d'architecture carcérale inventé (ainsi que la plupart des systèmes carcéraux) par un philanthrope anglais, Jeremy Bentham, à la fin du XVIIIe siècle.

L'idée était d'en finir avec le vieux principe des cachots, donjons, bastilles et autres oubliettes où les condamnés croupissaient, mouraient ou s'évadaient (rarement) dans le noir et l'indifférence du reste du monde. Pour ce philosophe utilitariste, c'était un beau gâchis. Les prisonniers ne servaient à rien!

Le panoptique, de par sa structure circulaire et rayonnante, permet la surveillance de l'ensemble des prisonniers et de leurs activités par un seul gardien placé au centre. D'où, bien sûr, économie substantielle. Mais il y a mieux. Le gardien lui-même étant invisible, il peut s'absenter sans que les prisonniers s'en rendent compte. Allons jusqu'au bout : il pourrait même ne pas y avoir de gardien du tout!

On voit le gain qu'il y a à tirer d'une telle notion de la surveillance généralisée. Le vrai surveillant n'est pas celui qui voit – qui voit tout, ce qui est d'ailleurs impossible – mais celui qui fait croire qu'il voit. Ça nous rappelle quelqu'un, non? De là à demander aux surveillés de venir se placer eux-mêmes sous l'œil du surveillant, il n'y a qu'un pas, ainsi que nous le verrons plus loin.

Le principe de Bentham ne s'applique évidemment pas aux seules prisons, il s'en explique lui-même :

«La morale réformée, la santé préservée, l'industrie revigorée, l'instruction diffusée, les charges publiques allégées, l'économie fortifiée – le nœud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché, mais dénoué - tout cela par une simple idée architecturale.»

Dès la parution du Panoptique, en 1780, il met les pendules à l'heure. L'ouvrage est sous-titré comme suit :

Un nouveau principe de construction applicable à toute sorte d'établissements dans lesquels les gens de toute condition peuvent être maintenus sous surveillance, en particulier les établissements pénitentiaires, les usines, les ateliers, les asiles de pauvres, les lazarets, les manufactures, les hôpitaux, les asiles de fous et les écoles.

Ça ressemble furieusement à 1984

À l'époque de Bentham, toutefois, la technologie ne permet pas de donner suite à ce projet grandiose de surveillance intégrale et autogérée. Il faudra attendre le XXIe siècle et le développement cancéreux des systèmes d'information pour que le rêve de Bentham devienne réalité.

L'idée de panoptique ne se cantonne plus aujourd'hui aux établissements mentionnés par Bentham, elle est devenue le modèle de tout système de relations sociales, y compris des médias. Et je pense surtout ici aux réseaux dits sociaux, grâce auxquels les États n'ont même plus besoin d'envoyer leurs sbires et leurs espions à la recherche de l'information sur leurs citoyens : ce sont ces derniers qui viennent se livrer d'eux-mêmes tout crus, nus et inconscients, à la Grande Mémoire dont l'accès leur reste pourtant interdit.

Ce que Deleuze avait parfaitement compris : La formule abstraite du Panoptisme [de Foucault] n'est plus «voir sans être vu», mais «imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque».

Jeremy Bentham l'avait rêvé, Mark Zuckerberg l'a fait.