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05 décembre 2013

Littérature noire

 

Parler de littérature de genre me semble un enfantillage. Un aveu d'impuissance à se définir autrement que par des détails, un manque de confiance en soi, une absence totale de propos, une restriction consternante. Définir un genre littéraire par le fait qu'il contient quelques objets facilement reconnaissables (un cadavre pour le roman policier, une broutille futuriste pour la science-fiction, un ectoplasme pour le fantastique), c'est aussi brillant que de définir un type de véhicule par la couleur de sa carrosserie ou le modernisme de son système de son. À y regarder de près, d'ailleurs, presque tous les romans qui ont marqué leur époque contiennent les ingrédients nécessaires pour qu'on puisse les qualifier, sinon de romans policiers, du moins de romans noirs. Dans le fond, il n'existe de littérature que noire.

En conséquence, où se situerait – si elle existait–, la  prétendue littérature blanche? Nulle part. La littérature blanche n'existe pas en tant que telle. Elle est dépourvue de caractéristiques propres. Elle ne se définit qu'en fonction de la littérature noire, dont elle n'est par le fait même qu'un appendice décoloré. La littérature blanche est celle qui ne fait pas de taches, qui n'empêche pas de dormir, qui ne nous fait pas rater la messe.

La littérature blanche est une littérature noire dépigmentée.

Au fait, pourquoi la littérature serait-elle plutôt noire que blanche? Tout simplement parce que le romancier est un témoin de son temps et que la société moderne fonctionne pour l'essentiel sur un mode criminel. Les gouvernements sont les instruments à peine déguisés du grand banditisme – du très grand banditisme, j'entends, celui des prédateurs à grande échelle dans lequel œuvrent banquiers, financiers et fonctionnaires des institutions internationales. L'économie est une religion de voleurs, d'abuseurs, de prévaricateurs; la religion est en soi une inépuisable escroquerie aussi vieille que l'homme; l'éducation elle-même, en dépit des enseignants, n'est plus qu'un immense système de production d'esclaves formatés et consentants. On est loin des courses de gendarmes et de voleurs, de Robin des Bois et des tontons flingueurs. Le banditisme de rue ne fait plus recette, les voleurs de voitures, les braqueurs de banques et les détrousseurs de vieilles dames ne sont plus que des pue-la-sueur miséreux, des gagne-petit pitoyables, des artisans aussi désuets que les rémouleurs ou les vitriers ambulants.

Balzac aujourd'hui écrirait du polar. Zola aussi. Et Hugo. Ils l'ont fait, d'ailleurs. Rastignac et Vautrin sont des personnages de polar. Les misérables, c'est un polar. La bête humaine aussi. Presque tous les grands auteurs classiques étaient des auteurs de polars. Inutile de remonter jusqu'à la Bible, ce florilège indigeste de massacres, de trahisons, de fratricides, de parricides et de génocides. L'Iliade est une épopée de bandits, de racketteurs et de proxénètes. Rabelais nous parle d'un larron nommé Panurge; Racine et Shakespeare de tueurs en série, Baudelaire du vin de l'assassin. Céline, avant ses chroniques de guerre, pratiquait le roman noir, notamment avec Guignol's band. Ne parlons même pas de Sade…

Les grands écrivains du XXe siècle et les contemporains ont presque tous fait du roman noir. Dostoïevski avec Crime et châtiment, Faulkner avec Sanctuaire, Aquin avec Neige noire, Gadda avec L'affreux pastis de la rue des Merles, DeLillo avec Cosmopolis, Joueurs ou Chien galeux. Carlos Fuentes, Malcolm Lowry, Victor Serge, de l'est à l'ouest, du nord au sud… Toni Morrison et Sony Labou Tansi – sans rire –, font du roman noir. Les seuls auteurs du Nouveau Roman qui ne méritent pas l'oubli (Robbe-Grillet, Pinget) sont précisément ceux qui ont fait du polar.

Où se trouve donc la place de la littérature dite blanche? En marge. En marge du monde qui sent, qui crie, qui hurle. Littérature d'amateurs, d'amuseurs,  de chatouilleurs de nombrils. Littérature bavarde et édentée, littérature coca-cola… Si le romancier se refuse à n'être qu'un clown, s'il veut vivre avec son temps, s'il veut lui survivre, il ne peut écrire que des romans noirs.

Le monde est noir, ergo la littérature est noire.

Commentaires

Belle analyse, Laurent. Moi, j'haïs qu'on me catalogue, alors, si on fait tous du noir, ça me va.

Écrit par : Camille Bouchard | 06 décembre 2013

Merci Camille. Se faire cataloguer, c'est se faire mettre dans un ghetto. Quand à se cataloguer soi-même, c'est de la prétention, de l'inconscience... ou un simple manque de confiance en soi.

Écrit par : Chabin | 07 décembre 2013

Tu écris : "la société moderne fonctionne pour l'essentiel sur un mode criminel." Ç'a toujours été le cas.
Pour le reste, ce que tu dis et la façon dont c'est énoncé mériterait haut la main d'être étudié à l'université. Ah ! si les profs de faculté pouvaient écrire comme ça... De manière claire, ramassée, étayée, enlevée et un tantinet couillue !

Écrit par : Luc baranger | 07 décembre 2013

En effet, Luc, la société a toujours fonctionné, dans bien des cas, sur un mode criminel. Mais c'est la méthode qui a changé aujourd'hui. On ne peut plus pointer le tyran du doigt. Le système est systématique, justement, il n'a plus de visage. Plus de seigneur à pendre avec ses tripes, plus de tsar à qui envoyer des bombes, plus de maître abusif à châtrer ou à pendre à la lanterne. La criminalité néolibérale repose sur la soumission volontaire et la complicité de tous, y compris de ses propres victimes. Le principe de coercition est désuet. Il n'y a plus une poignée d'exploiteurs sans frein d'une part, et une masse d'exploités sans ressources de l'autre : tous participent - sans bien sûr en tirer des bénéfices comparables - à une vaste entreprise de dépossession dont chacun espère seulement qu'elle laissera quelque part un plus pauvre que lui. À qui couper la tête? À personne. Les «marchés» n'ont pas de tête, et leurs sbires sont infiniment interchangeables et remplaçables. La criminalité, comme le reste, est devenue globale.

Écrit par : Chabin | 07 décembre 2013

Oui… C'est assez bien vu. Et bien dit. Mais c'est un point de vue.
Personnellement, et pour ce que ça vaut, je crois qu'il y a une littérature blanche. C'est précisément celle qui n'est pas… noire! Ha-ha-ha, me direz-vous. Certes. Pourtant, force est de constater qu'il y a des livres qui sont tout sauf "noirs". Sont-ils pour autant bavards, amateurs, marginaux, dépigmentés? Peut-être. Mais citons, à la volée, comme ça, des Michaux, Nerval, Tolkien, Sepúlveda, Bukowski, Soljenitsyne, Kessel, Koestler, Hamsun, Maurice Pons et j'en passe; sont-ils vraiment décaféïnés? Ou alors ont-ils tous fait dans le "polar"? Ah, j'oubliais, on parle ici de Crime et Châtiment… Moui. Mais Dostoïevski n'a-t-il pas, aussi, écrit le Double? Ou l'Éternel mari? Si je suis cette logique, avoir écrit UN livre qui s'apparente, même de loin, à du polar, suffirait donc à exonérer son auteur de l'insipide qualificatif d'écrivain "blanc"!
Moi, dans la littérature blanche, j'y vois de la poésie, de l'humour, du cul, de l'aventure, de l'intelligence. La vie, quoi. Un versant de la vie. Le moins noir (encore que…). En définitive, de la même manière qu'une journée a ses heures blanches et ses heures noires, on peut vivre la nuit et y trouver plus de piment que le jour, mais on peut aussi trouver de l'agrément à se lever de bon matin pour évoluer en pleine lumière. C'est selon. Et c'est chacun.
L'autre chose qui m'interpelle, dans cette opinion, c'est qu'encore faudrait-il savoir ce qu'on entend par "noire"… Si c'est un simple synonyme de "polar", alors je dis non. Car le polar, lui, pour le coup, est un genre bien délimité. Et limité, même: pour qu'il y ait polar, il faut (au moins) un crime et (au moins) un détective - ou ce qui peut en faire office: journaliste, médecin légiste, douanier, concierge, éboueur, on a le choix. Ainsi qu'une enquête. Une enquête et un enquêteur, donc. Sans quoi, pas de polar possible. La littérature noire, en revanche, est sans limite. Tout comme la blanche. Tout comme la vie.
Que le polar soit devenu incontournable, en revanche, comme le sel sur les aliments, c'est incontestable et c'est navrant. Parce que trouver aujourd'hui un (bon) roman qui n'ait pas son bambin énucléé en page 5 et sa pétasse décolorée passée au mixer en page 8 relève du miracle! Au point que je me demande si, de nos jours, les quelques lecteurs qui restent sur terre sont encore capable de lire un bouquin qui ne propose pas son lot de flics et apparentés… Alors moi, je dis mort au polar! Les polars me font chier! Je ne sais pas combien il faut en lire pour avoir la chance de trouver 2 intrigues dissemblables. Sur 10 pris au hasard, on trouvera 6 serial-killers, 2 ex-flics torturés obligés de revenir aux affaires et 2 kidnappings sordides de chérubins par des voyous sans scrupules. Ceux qui restent seront rongés par la mafia russe, ou tchétchène, ou liliputienne, ou martienne.
Je me souviens avoir lu quelque part (WikiDaube, je crois), que la littérature noire était un sous-genre du policier! Quelle insondable stupidité crasse! La littérature noire n'a pas besoin de cadavres et de flics pour exister. On trouve de tout, dans la littérature noire: du réel, du fantastique, de la science-fiction, du psychologique, de l'anticipation… et même du polar! Est-ce que Kafka, Gogol, Lovecraft écrivaient du polar? Mais du noir… Est-ce que la Dame de pique, le Roman de la momie, le Maître et Marguerite sont des polars? Mais des noirs…
Pour conclure, le roman noir, tout comme le blanc, emprunte à tous les genres. Et en cela, naturellement, Chabin a raison: mort aux étiquettes et genres cloisonnés! La littérature noire, avant tout, c'est un univers. C'est un langage. Une couleur. Nocturne. C'est l'envers du décor. Le noir, c'est sombre, angoissant, pesant, désespéré, sordide, déprimant, méchant. C'est la même vie que le jour, mais le tragique en plus.
Alors on peut trouver le jour fade et insipide, sans conteste, mais le regarder sans l'envers de la médaille est forcément réducteur. La littérature noire n'est rien d'autres que de la littérature dite générale, avec le suspense et la noirceur en plus.

Écrit par : MWR | 07 décembre 2013

Bien sûr, que c'est un point de vue. Le mien. Forcément. Je n'ai pas à penser pour les autres, que chacun fasse sa part…
Donc, pour préciser, qu'est-ce que la littérature blanche? Tu l'écris toi-même : c'est celle qui n'est pas noire. C'est bien ce que je disais. La littérature blanche ne se définit que par rapport à la noire. Ultime et pitoyable tentative des littératichons pour montrer qu'ils n'ont pas été semés et perdus en cours de route. Que je sache, il n'y a jamais eu de littérature blanche définie comme telle avant qu'elle ne tente de se repositionner par rapport à la littérature noire. La littérature blanche est celle de la page blanche, des phrases bien tournées, des fines analyses psychologiques et des attendrissants récit d'enfance. Quant aux auteurs que tu cites, Michaux, Nerval, Tolkien, Sepúlveda, Bukowski, Soljenitsyne, Kessel, Koestler, Hamsun, mais ils sont noirs, bien sûr! Jusqu'au bout des ongles. Même Tolkien, ce vieux nazi de pacotille avec son suprématisme blanc. (Je réserve mon jugement pour Pons, que je n'ai pas lu, mais tout me porte à croire, cependant, qu'il est aussi noir que les autres.)
Précisons aussi : la littérature noire n'est pas le polar. Le polar, comme le fantastique ou la science-fiction, n'est qu'une étiquette qu'on colle sur n'importe quoi, comme on écrit «authentique» sur le dernier résidu pseudo-alimentaire sorti de chez Olida ou Maple Leaf pour faire croire aux naïfs qu'ils vont manger du pâté de campagne. On ne peut pas définir un genre littéraire par le genre de personnage qui y figure. Un polar parce qu'il y a un policier qui enquête, un roman gigantesque parce qu'on y parle de Pantagruel ou de Gargantua, ou nasal parce que le héros a un grand nez? Pourquoi pas un roman jaune parce que les personnages sont malades du foie ou un roman cycliste parce que le héros fait du vélo? Quelle blague! La littérature noire est tout sauf du roman de genre. Qu'un roman de genre soit moindrement bon, il cesse d'être «de genre» pour devenir tout simplement un roman – sans pour autant avoir été récupéré par qui que ce soit. Sanctuaire n'est pas un roman policier, c'est un roman. 1984 n'est pas un roman de science-fiction (pas davantage que les Voyages de Gulliver ou l'Histoire comique des États et Empires de la Lune), mais un roman. Un grand roman. Pour qu'on roman conserve l'étiquette «de genre», il faudrait qu'il ne contienne rien d'autre que cette étiquette. Le temps l'effacera. Qu'il ait quelque chose dans le ventre, en revanche, qu'il ait quelque chose à dire, et il restera. Mais en tant que roman. Point.
Le noir n'est pas une étiquette mais un état d'esprit, une façon d'écrire le monde, une prise de position. Une sorte de roman gonzo. La littérature noire parle de la noirceur du monde parce que le monde est sale. Comme tu le dis toi-même, la littérature noire c'est l'envers du décor. Et si la littérature parle de roses, parfois, c'est parce que les roses ont poussé sur du fumier ou de la charogne. La littérature noire montre le monde tel qu'il est et non tel qu'il doit être. Elle ne fait pas la morale, elle ne se regarde pas pisser. Ce n'est pas une littérature de curé, de rêveur candide ou de contemplateur de nombril. Oui, Kafka, Gogol et Lovecraft faisaient du noir. Et Lautréamont, et Gide, et Anne Hébert, et bien d'autres. Même Mauriac, à ses heures. C'est dire…
Et comme tu l'écris toi-même (une fois encore! Tu vois bien que nous parlons de la même chose!), la littérature noire n'est rien d'autre que la littérature dite générale avec quelque chose en plus.

Écrit par : Chabin | 14 décembre 2013

Mouais… c'est noir bonnet et bonnet noir, comme on dit!
Chabin, j'aime quand tu es d'accord avec moi, parce que ça prouve: 1) que j'ai raison, et 2) que je sais choisir mes copains. Or comme il se trouve que je ne suis pas maso, j'aime avoir raison et j'aime avoir de bons copains. C'est toujours ça de pris à l'ennemi!

Écrit par : MWR | 14 décembre 2013

« Le noir n'est pas une étiquette mais un état d'esprit, une façon d'écrire le monde, une prise de position »…
Ça me fait penser au Kukuclok opposé aux tableaux de Michel Ange du Troisième homme. À quoi bon écrire sur ce qui est sans relief, sans couleur (transparent), sans saveur ?
Cela me rappelle aussi, à l’inverse, ce passage de Of human bondage de Somerset Maugham où un personnage (je ne sais plus si c’est un clodo ou qui) pleure sur un pont, penché sur le parapet ; un jeune homme lui demande pourquoi il pleure. Réponse : je pleure sur la beauté du monde… Noirceur sublimée ?

Écrit par : MAC | 15 décembre 2013

Oui, je revois (et entends) encore Orson Welles prononcer «kukuclok» dans le film de Carol Reed. Film noir s'il en fut. Et sans flics...

Écrit par : Chabin | 15 décembre 2013

Donc, pour résumer, tout ce qui est bon est noir. Un peu violent comme raccourci, je trouve. Les vrais romans noirs ont été inventés par des écrivains appelés Hammett et Chandler. Ils cassaient le moule du polar tranquille en décrivant enfin un monde sale et méchant. Ensuite, tout le monde a voulu s'y rattacher. Zola écrivait-il du noir? Oui, mais le sens a dévié, je trouve.
Il existe aussi une littérature rose, tiens!

Écrit par : andré | 19 décembre 2013

Tout raccourci est violent, André, j'assume. Je ne sais pas avec précision qui a inventé le «vrai» roman noir, la généalogie ne m'intéresse pas beaucoup, mais les ancêtres remontent sans doute à plus loin que Chandler et Hammett (avec une nette préférence, en ce qui me concerne, pour Hammett). Ou Himes. Mais je ne vois rien de contrariant dans ton commentaire, dans le fond, bien au contraire. Quant à la littérature rose, tu devines où je refuse de me la mettre... Le noir n'est pas un genre, mais un style. Encore faut-il en avoir...

Écrit par : Chabin | 20 décembre 2013

je pleure sur la beauté du monde…

Écrit par : aprix-discount.com | 11 février 2014

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