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15 juin 2014

Sexe et polar

Quelques commentateurs un peu frileux ont parfois reproché à mes romans de contenir des scènes de sexe «injustifiées» et choquantes. Bon, si ça les gêne vraiment, ils n'ont qu'à pas les lire… Leur puritanisme, pour ma part, ne me gêne pas du tout, non plus que leurs difficultés de lecture (car lesdites scènes sont en fait parfaitement justifiées, étant donné l'éclairage particulier qu'elles apportent sur la personnalité et les motivations des personnages, ce qui est loin d'être inutile dans un roman, quel qu'il soit). Mais il est vrai que le sexe, en Amérique du Nord, a toujours quelque chose de malsain. Et le plaisir en général… Tant pis pour eux.

Cela dit, on peut tout de même se poser la question : pourquoi du sexe dans un polar, alors que le polar est censé être peuplé de personnages asexués, ou pauvrement sexués (Miss Marple, Sherlock Holmes, Wallander et tant d'autres)? Mais l'exercice est sans intérêt. La vraie question, pour moi, est plutôt la suivante : comment peut-on écrire un polar ou un roman noir sans sexe, dans la mesure où ce genre de littérature se veut un témoignage sur la vie de l'homme en société? Or, le sexe (essayez donc de me prouver le contraire!) est justement la composante essentielle de la vie sociale – l'homme étant, comme on l'oublie trop souvent, un primate, classe des mammifères, sous-embranchement des vertébrés (passons sur les délires créationnistes), donc sexué. L'homme ne vit, fondamentalement, que pour se reproduire. Il est par là même impossible de comprendre son comportement si on fait abstraction de cette nature sexuée.

La réponse à la question est donc la suivante : sans sexe, un polar est une œuvre inachevée. Il n'offre qu'une vision tronquée, incomplète de son sujet, une version émasculée ou hystérectomisée de la vie qu'il est censé décrire. Une énième histoire déconnectée de la réalité, un conte pour enfants ayant passé avec succès le test de la censure du ministère de l'Éducation, une fable naïve qui voudrait nous faire croire que les victimes naissent dans les choux et les bourreaux dans des roses… ou l'inverse.

Quant au simple point de vue du goût, un polar sans sexe, c'est du vin sans alcool, une rose sans parfum, un repas sans viande. Et diable sait si je suis peu végétarien!

08 juin 2014

La fourmi et la cigale

Tiens, pour changer, une petite fable...

 

La fourmi et la cigale

 

La fourmi ayant bossé tout l'été se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue. Elle en pouvait plus. Les pattes usées jusqu'au coude, les antennes en tire-bouchon, les phéromones éventées comme des vieilles crottes. Elle croyait qu'elle allait enfin pouvoir se reposer, la dinde! Faire la sieste, aller au cinéma, manger du miel, sucer des anus de puceron… Tu parles! Au boulot, qu'on l'a remise! L'hiver, les fourmis, ça bosse comme l'été. En dedans. Titiller le gros cul de la reine, cette vache intarissable qui te chie des larves au kilomètre et dont il faut s'occuper, et qu'il faut bichonner, et qu'il faut nourrir, et balayer le crottin, et baisser la tête devant les flics, et courir encore, courir du matin au soir, du soir au matin. «Une fourmi qui s'arrête, c'est une fourmi morte!» qu'on lui gueule à longueur de journée. Faudra bien que ça s'arrête un jour, elle pense quand même, dans les rares instants où elle arrive encore à penser…

Un jour, justement, un jour qu'elle encombrait le passage, exténuée, sur les genoux, le ventre creux et le cœur vide, on l'a balayée. Vers l'extérieur. Une autre elle-même s'en est chargée, aussi démunie, aussi fatiguée, aussi désespérée sans le savoir… On l'a balayée comme elle avait en balayé d'autres, sans se poser de question, parce que «c'est comme ça». Elle s'est retrouvée dans l'hiver sur un petit tas de neige, avec encore un peu de mouvement dans les pattes, avec encore un peu de conscience dans les antennes. Elle s'est retrouvée comme ça dans le froid, toute seule, toute nue.

Alors, à côté d'elle, elle a perçu un mouvement. Léger. Elle a tourné la tête. Un petit tas chiffonné, comme elle, qui remuait encore faiblement des pattes et des antennes. Mais pas une fourmi. Trop gros. Une cigale. La fourmi l'a reconnue. Elle avait chanté tout l'été, etc. La cigale aussi l'a reconnue.

— Tiens, c'est toi?

— Ouais.

— Tu meurs aussi?

— On dirait.

— T'es pas bien épaisse.

— Pas eu le temps de m'engraisser, moi. Pas eu le temps de rigoler, pas eu le temps de chanter, de rire, de boire, de baiser. Rien fait de tout ça.

— Mais tu meurs pareil.

La fourmi n'a pas su quoi répondre. Elle s'est mise à pleurer. C'est vrai qu'elle avait l'air con, à mourir comme ça pour rien, usée, finie, vidée. Et elles sont mortes toutes les deux, en même temps. La fourmi grise et triste, amère, déchirée; et la cigale avec dans la tête des restes de chanson, d'amour et d'orgie perpétuelle…

Va chier, La Fontaine!