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04 mars 2012

Dr Chimpanzé et Mr Bonobo

Dans la famille humaine – hominidienne, plutôt – il y a deux cousins germains et dissemblables qui nous renvoient chacun une image de nous-mêmes, ou de ce qui pourrait être nous-mêmes.

Le chimpanzé, d'une part, turbulent trublion qui mérite mieux que les autres le nom de «singe». Lequel singe l'autre, on ne le sait pas trop, mais le chimpanzé nous rappelle fortement quelqu'un : son comportement est agressif, il aime intimider, établir les limites de son territoire, imposer sa hiérarchie, exhiber sa puissance, exercer sa domination.

Le mouton noir de la famille, au contraire – le bonobo –, privilégie le contact apaisant, le principe de plaisir, les notions de consentement mutuel ou de don/réception, la sexualité comme mode de vie plutôt que comme pratique maladive et honteuse. Le bonobo cherche à éliminer le stress, il refuse la douleur plutôt que de s'y complaire, il optimise la jouissance et la vie.

Le chimpanzé, notre frère, nous montre la voie de l'asservissement (volontaire ou non), celle de la création des États, de l'établissement du capitalisme, de l'expansion de l'impérialisme, de la domination sexuelle.

Comme le disait Frans de Waal, les chimpanzés résolvent les problèmes du sexe par le pouvoir, les bonobos résolvent les problèmes du pouvoir par le sexe.

Il y aurait là un choix de vie à faire.

Nous nous sommes sans doute trompés de modèle. L'homme n'est pas la crème d'une prétendue création, il n'est pas non plus l'aboutissement d'une quelconque évolution, darwinienne ou autre. Il n'est qu'un singe dévoyé.

30 janvier 2012

Pascal est un con

On tient Pascal pour un génie parce que, à onze ans, il a réinventé les principes d'Euclide et écrit un Traité des sons; parce que, à seize ans, il a écrit un Traité des coniques et que, à dix-neuf ans, il a inventé la machine à calculer. Génie précoce, en effet. Mais on sait ce qu'ils deviennent, les enfants prodiges.  Pas grand-chose. Pascal n'y a pas échappé. Pourtant, il est beaucoup plus connu pour les conneries qu'il a pu dire à l'âge adulte que pour sa réelle contribution aux sciences de son époque.

Témoin son fameux pari, consternant de stupidité.

Reprenons. Si dieu n'existe pas, on ne perd rien à ne pas y croire. On y gagne, même, puisqu'il n'y a personne pour nous interdire de jouir comme bon nous semble. Jusque-là, ça va.

S'il existe, en revanche, on perd tout à ne pas y croire, et on gagne tout à y croire. À savoir, la vie éternelle. Le choix paraît donc simple : entre risquer de ne rien perdre et risquer de tout gagner, la réponse – celle de Pascal, justement – a l'air de sauter aux yeux. Mais, parlant de gagner, on gagne quoi, au juste? De quelle vie éternelle est-il question?

Le dieu de Pascal étant vraisemblablement celui de la Bible, voici un aperçu du personnage tel qu'il nous est présenté dans ce ramassis de délires de pouilleux mangeurs de sauterelles : un vieillard irascible, jaloux, misogyne, raciste, joueur (et tricheur, qui plus est!), sadique, manipulateur, impitoyable, cynique (mais complètement dépourvu d'humour), rancunier, intolérant, malfaisant, pervers… Une vraie charogne. On n'en voudrait même pas comme ami Facebook!

Alors imaginons une seconde qu'il existe vraiment, ce salingouin vicieux, et qu'à notre mort on se retrouve tout nu dans son boudoir en compagnie de ses barbus et de ses tonsurés, de ses tortureurs de pas comme les autres, de ses éventreurs de femmes violées, de ses dépeceurs d'Indiens, de ses massacreurs de continents entiers, de ses brûleurs d'hérétiques et de sorcières, de ses empêcheurs de penser, de ses empêcheurs de jouir, de ses empêcheurs de vivre… Ambiance!…

Vous imaginez la scène? Se taper le voisinage éternel de ces tristes ordures alors que de l'autre côté c'est le luxe et la luxure, les arts et la connaissance, l'onanisme et la sodomie, les frites et le caviar, l'alcool et la dope, le beurre et l'argent du beurre, le plaisir, la fête, l'orgie perpétuelle, et pas que de littérature!…

Je n'hésite pas une seconde.

Va chier, Pascal!

Diable!

 

17 janvier 2012

Panoptique (Prisons, 2)

Panoptique

 

Le panoptique est un système d'architecture carcérale inventé (ainsi que la plupart des systèmes carcéraux) par un philanthrope anglais, Jeremy Bentham, à la fin du XVIIIe siècle.

L'idée était d'en finir avec le vieux principe des cachots, donjons, bastilles et autres oubliettes où les condamnés croupissaient, mouraient ou s'évadaient (rarement) dans le noir et l'indifférence du reste du monde. Pour ce philosophe utilitariste, c'était un beau gâchis. Les prisonniers ne servaient à rien!

Le panoptique, de par sa structure circulaire et rayonnante, permet la surveillance de l'ensemble des prisonniers et de leurs activités par un seul gardien placé au centre. D'où, bien sûr, économie substantielle. Mais il y a mieux. Le gardien lui-même étant invisible, il peut s'absenter sans que les prisonniers s'en rendent compte. Allons jusqu'au bout : il pourrait même ne pas y avoir de gardien du tout!

On voit le gain qu'il y a à tirer d'une telle notion de la surveillance généralisée. Le vrai surveillant n'est pas celui qui voit – qui voit tout, ce qui est d'ailleurs impossible – mais celui qui fait croire qu'il voit. Ça nous rappelle quelqu'un, non? De là à demander aux surveillés de venir se placer eux-mêmes sous l'œil du surveillant, il n'y a qu'un pas, ainsi que nous le verrons plus loin.

Le principe de Bentham ne s'applique évidemment pas aux seules prisons, il s'en explique lui-même :

«La morale réformée, la santé préservée, l'industrie revigorée, l'instruction diffusée, les charges publiques allégées, l'économie fortifiée – le nœud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché, mais dénoué - tout cela par une simple idée architecturale.»

Dès la parution du Panoptique, en 1780, il met les pendules à l'heure. L'ouvrage est sous-titré comme suit :

Un nouveau principe de construction applicable à toute sorte d'établissements dans lesquels les gens de toute condition peuvent être maintenus sous surveillance, en particulier les établissements pénitentiaires, les usines, les ateliers, les asiles de pauvres, les lazarets, les manufactures, les hôpitaux, les asiles de fous et les écoles.

Ça ressemble furieusement à 1984

À l'époque de Bentham, toutefois, la technologie ne permet pas de donner suite à ce projet grandiose de surveillance intégrale et autogérée. Il faudra attendre le XXIe siècle et le développement cancéreux des systèmes d'information pour que le rêve de Bentham devienne réalité.

L'idée de panoptique ne se cantonne plus aujourd'hui aux établissements mentionnés par Bentham, elle est devenue le modèle de tout système de relations sociales, y compris des médias. Et je pense surtout ici aux réseaux dits sociaux, grâce auxquels les États n'ont même plus besoin d'envoyer leurs sbires et leurs espions à la recherche de l'information sur leurs citoyens : ce sont ces derniers qui viennent se livrer d'eux-mêmes tout crus, nus et inconscients, à la Grande Mémoire dont l'accès leur reste pourtant interdit.

Ce que Deleuze avait parfaitement compris : La formule abstraite du Panoptisme [de Foucault] n'est plus «voir sans être vu», mais «imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque».

Jeremy Bentham l'avait rêvé, Mark Zuckerberg l'a fait.