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23 mai 2014

Volodine, 3

«Maintenant, écoutez-moi bien. Je ne plaisante plus. Il ne s'agit pas de déterminer si ce que je raconte est vraisemblable ou non, habilement évoqué ou pas, surréaliste ou pas, s'inscrivant ou non dans la tradition post-exotique, ou si c'est en murmurant de peur ou en rugissant d'indignation que je dévide ces phrases, ou avec une tendresse infinie envers tout ce qui bouge, et si on distingue ou non, derrière ma voix, derrière ce qu'il est convenu d'appeler ma voix, une intention de combat radical contre le réel ou une simple veulerie schizophrène en face du réel, ou encore une tentative de chant égalitariste, assombrie ou non par le désespoir et le dégoût devant le présent ou devant l'avenir. Là n'est pas la question. […] Il ne s'agit absolument pas de cela. Je ne fournis ici aucune matière destinée à ce genre de spéculation. Je ne fais preuve ici d'aucun parti pris poétique de décalage ou de travestissement magicien ou métaphorique du monde. Je parle la langue d'aujourd'hui et nulle autre. Tout ce que je raconte est vrai à cent pour cent, que je le raconte de façon partielle, allusive, prétentieuse ou barbare, ou que je tourne autour sans le raconter vraiment. Tout a eu lieu exactement comme je le décris, tout s'est déjà produit ainsi à un moment quelconque de votre vie ou de la mienne, ou aura lieu plus tard, dans la réalité ou dans nos rêves. En ce sens, tout est très simple. Les images parlent d'elles-mêmes, elles sont sans artifice, elles n'habillent rien de plus qu'elles-mêmes et ceux qui parlent…»

 

Ce texte, extrait de Des anges mineurs, d'Antoine Volodine, résume tout ce à quoi je peux prétendre en tant qu'écrivain – rien de plus, rien de moins. Je n'ai pas changé une virgule, je n'ai rien à ajouter.

08 mai 2014

Mourir au printemps...

Autrefois, les printemps étaient parfois rouges. Aujourd'hui, ils seraient plutôt noirs.

Pour la troisième année consécutive, les Printemps meurtriers de Knowlton donnent le ton : le festival international de littérature policière remet ça, avec une brochette d'auteurs de divers pays dont la plume est aussi noire que leur conversation est joyeuse et colorée. Venez donc vérifier. Le programme est ici :

http://lesprintempsmeurtriers.com/francais/index_fr.html

 

Cela dit, qui dit littérature policière ne dit pas tout. Qui dit chien dit maître. Et qui se veut libre n'aime pas les chiens. Il n'y a de bon flic que mort... Je m'en suis donc donné à cœur joie dans mon dernier roman, Apportez-moi la tête de Lara Crevier, qui vient de paraître aux éditions Libre expression, dans la collection Expression noire :

http://www.editions-libreexpression.com/apportez-moi-tete...

 

Un roman de chasse... mais inversé. On y chasse pas les loups mais les chiens. Si vous cherchez du réconfort en lisant les aventures de nos joyeux protecteurs officiels, bœufs, poulets ou hirondelles, n'ouvrez pas ce livre, il n'est pas pour vous. Nous ne sommes pas ici entre gens de bien...

Vous êtes prévenus...

19 janvier 2014

Petits hommes verts

Lundi dernier, me rendant chez des amis, j'ai eu la tristesse de constater que les Montréalais, qui m'avaient toujours semblés plus humains que leurs compatriotes du ROC, étaient en passe de devenir tout aussi policés (dans tous les sens qu'on peut vouloir donner à ce terme).

Je descendais l'avenue du Mont-Royal, entre Saint-Denis et Papineau, une bouteille de vin sous le bras, traversant les rues aux intersections avec ma prudence habituelle, c'est-à-dire en regardant bien si aucune voiture n'y venait dans ma direction. À trois ou quatre reprises, je me suis rendu compte que j'étais le seul à traverser. Aucune voiture, pourtant, aucun camion, pas même un vélo. Pourtant, les passants paraissaient frappés de paralysie – ou de stupeur – sur le bord du trottoir, attendant je ne sais quel messie, ou quelque magnétiseur, peut-être, qui les ramènerait à la vie.

Le messie finit toujours par arriver, bien sûr. Sous la forme d'un petit bonhomme vert et lumineux qui indique à ces citoyens modèles qu'ils peuvent traverser en toute sécurité. Qu'ils en ont le droit, plus exactement. Parce que pour ce qui est de la sécurité… Qu'un fou ou un ivrogne motorisé décide d'ignorer la couleur du feu qui donne passage aux piétons, et il en faucherait deux ou trois d'un seul coup. La chose est arrivée, il y a quelques années, à quelqu'un que je connaissais. Cette personne a été tuée par un chauffard alors qu'elle traversait une rue, protégée par le petit homme vert. Sans regarder avant de s'y engager, bien sûr, c'était inutile puisque le petit ange vert veillait à sa place. Bon, soyons positifs : elle est morte dans son droit!

Tandis que moi, je suis vivant et je marche sur mes deux pattes de derrière. Mais je suis un délinquant. Graine de voyou. Un quelconque policier pourrait me coller une amende pour oser traverser une rue quand le petit bonhomme est rouge… même si aucun véhicule ne se présente à l'horizon.

Pire qu'un délinquant, en fait, je dois être un homme libre. Chose insupportable… Je n'admets pas que mon intelligence puisse être remplacée par un petit signal lumineux; je n'admets pas que ma capacité de comprendre qu'une rue déserte n'est pas dangereuse pour moi doive céder devant les diktats d'un bonhomme stylisé qui change périodiquement de couleur aux carrefours; je n'admets pas qu'une machine stupide et rudimentaire décide à ma place de ce qui est bon ou mauvais pour moi; je n'admets pas que la réalité (une rue sans voiture) doive s'effacer devant un appareil aveugle et autoritaire.

Mais ce qui me choque, dans tout ça, ce n'est pas d'envisager la possibilité qu'un flic me cherche noise pour un tel crime (on sait ce que valent ces gens-là), c'est que nombre de Montréalais, que je prenais naïvement pour des humains doués d'un minimum de sens critique, se soient transformés en zombis, obéissant passivement à des signaux arbitraires même lorsque la réalité leur démontre qu'ils n'ont aucune raison de le faire.

Citoyens modèles? Ou plutôt robots bien dressés, moutons émasculés, décérébrés, moroses victimes marchant ou s'arrêtant au moindre clignement d'œil d'un quelconque Big Brother.

Tristesse de voir les Montréalais devenir comme les autres…