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06 février 2012

Grenouilles de bénitier

Les prédictions de Nostradamus, comme celles des Mayas ou des barbus, on sait où on peut se les mettre. Celles du bonhomme La Fontaine, en revanche, même si on en parle beaucoup moins – je me demande pourquoi –, sont plus vérifiées que jamais.

Ouvrez n'importe quel journal, vous y trouverez une énième version de cette fable :

 

LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI

            Les Grenouilles, se lassant
            De l'état démocratique,
            Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un Roi tout pacifique :
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
            Que la gent marécageuse,
            Gent fort sotte et fort peureuse,
            S'alla cacher sous les eaux,
            Dans les joncs, dans les roseaux,
            Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau ;
            Or c'était un Soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première
            Qui, de le voir s'aventurant
            Osa bien quitter sa tanière.
            Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant,
            Il en vint une fourmilière;
Et leur troupe à la fin se rendit familière,
       Jusqu'à sauter sur l'épaule du Roi.
Le bon Sire le souffre et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue.
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
            Qui les croque, qui les tue,
            Qui les gobe à son plaisir,
            Et Grenouilles de se plaindre;
Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir
        À ses lois croit-il nous astreindre ?
        Vous auriez dû premièrement
        Garder votre gouvernement;
Mais ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier Roi fut débonnaire et doux :
            De celui-ci contentez-vous,
            De peur d'en rencontrer un pire.

 

On se croirait au PQ, au Québec, au Canada, n'importe où au monde…

 

23 janvier 2012

Félix

«Je suis pour la fraternité, mais je ne suis pas ce matin avec les quatre cents chômeurs de la rue Saint-Paul, avec les dix survivants de la ville brûlée, avec les trois mineurs ensevelis, avec les cent mille prisonniers de la tour et les cent millions d'humains affamés. Même pas avec l'enfant qu'on effraie et le chien qu'on bat. Bien au chaud dans ma lâcheté comme dans de la ouate, j'observe le chevreuil qui sue de peur dans la mire de mon fusil. Même cette image est fausse, je n'ai jamais vu de chevreuil dans la mire d'un fusil.»

Ce texte de Félix Leclerc aurait pu être écrit aujourd'hui (et par bien d'autres que lui, à commencer par moi...), à ceci près que ses chiffres sont trop modestes. On pourrait ajouter quelques zéros. Et remplacer la mire du fusil par un écran de télé, d'ordinateur ou de téléphone «intelligent»…

 Félix encore :

«Il ne s'agit que d'une chose, dit le père à son fils : ne pas se faire pincer parce que nous sommes tous coupables.

— Si je suis coupable, je veux payer, dit le fils.

— Il y a des innocents pour cela, dit le père.»

13 décembre 2011

Encore Volodine...

«Devant nous s'étend la terre des pauvres, dont les richesses appartiennent exclusivement aux riches, une planète de terre écorchée, de forêts saignées à cendre, une planète d'ordure, un champ d'ordures, des océans que seuls les riches traversent, des déserts pollués par les jouets et les erreurs des riches, nous avons devant nous les villes dont les multinationales mafieuses possèdent les clés, les cirques dont les riches contrôlent les pitres, les télévisions conçues pour leur distraction et notre assoupissement, nous avons devant nous leurs grands hommes juchés sur une grandeur qui est toujours un tonneau de sanglante sueur que les pauvres ont versée ou verseront, nous avons devant nous les brillantes vedettes et les célébrités doctorales dont pas une des opinions émises, dont pas une des dissidences spectaculaires n'entre en contradiction avec la stratégie à long terme des riches, nous avons devant nous leurs valeurs démocratiques conçues pour leur propre renouvellement éternel et pour notre éternelle torpeur, nous avons devant nous les machines démocratiques qui leur obéissent au doigt et à l'œil et interdisent aux pauvres toute victoire significative, nous avons devant nous les cibles qu'ils nous désignent pour nos haines, toujours d'une façon subtile, avec une intelligence qui dépasse notre entendement de pauvres et avec un art du double langage qui annihile notre culture de pauvres, nous avons devant nous leur lutte contre la pauvreté, leurs programmes d'assistance aux industries des pauvres, leurs programmes d'urgence et de sauvetage, nous avons devant nous leurs distributions gratuites de dollars pour que nous restions pauvres et eux riches, leurs théories économiques méprisantes et leur morale de l'effort et leur promesse pour plus tard d'une richesse universelle, pour dans vingt générations ou dans vingt mille ans, nous avons devant nous leurs organisations omniprésentes et leurs agents d'influence, leurs propagandistes spontanés, leurs innombrables médias, leurs chefs de famille scrupuleusement attachés aux principes les plus lumineux de la justice sociale, pour peu que leurs enfants aient une place gratuite du bon côté de la balance, nous avons devant nous un cynisme tellement bien huilé que le seul fait d'y faire allusion, même pas d'en démonter les mécanismes, mais d'y faire simplement allusion, renvoie dans une marginalité indistincte, proche de la folie et loin de tout tambour et de tout soutien, je suis devant cela, en terrain découvert, exposée aux insultes et criminalisée à cause de mon discours, nous sommes en face de cela qui devrait donner naissance à une tempête généralisée, à un mouvement jusqu'au-boutiste et impitoyable, dix décennies au moins de réorganisation impitoyable et de reconstruction selon nos règles, loin de toutes les logiques religieuses ou financières des riches et en dehors de leurs philosophies politiques et sans prendre garde aux clameurs de leurs ultimes chiens de gardes, nous sommes devant cela depuis des centaines d'années et nous n'avons toujours pas compris comment faire pour que l'idée de l'insurrection égalitaire visite en même temps, à la même date, les milliards de pauvres qu'elle n'a pas visités encore, et pour qu'elle s'y enracine et pour qu'enfin elle y fleurisse.»

 

Ce texte d'Antoine Volodine est extrait de Des anges mineurs, publié en 1999. Il aurait aussi bien pu avoir été écrit aujourd'hui…