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19 janvier 2014

Petits hommes verts

Lundi dernier, me rendant chez des amis, j'ai eu la tristesse de constater que les Montréalais, qui m'avaient toujours semblés plus humains que leurs compatriotes du ROC, étaient en passe de devenir tout aussi policés (dans tous les sens qu'on peut vouloir donner à ce terme).

Je descendais l'avenue du Mont-Royal, entre Saint-Denis et Papineau, une bouteille de vin sous le bras, traversant les rues aux intersections avec ma prudence habituelle, c'est-à-dire en regardant bien si aucune voiture n'y venait dans ma direction. À trois ou quatre reprises, je me suis rendu compte que j'étais le seul à traverser. Aucune voiture, pourtant, aucun camion, pas même un vélo. Pourtant, les passants paraissaient frappés de paralysie – ou de stupeur – sur le bord du trottoir, attendant je ne sais quel messie, ou quelque magnétiseur, peut-être, qui les ramènerait à la vie.

Le messie finit toujours par arriver, bien sûr. Sous la forme d'un petit bonhomme vert et lumineux qui indique à ces citoyens modèles qu'ils peuvent traverser en toute sécurité. Qu'ils en ont le droit, plus exactement. Parce que pour ce qui est de la sécurité… Qu'un fou ou un ivrogne motorisé décide d'ignorer la couleur du feu qui donne passage aux piétons, et il en faucherait deux ou trois d'un seul coup. La chose est arrivée, il y a quelques années, à quelqu'un que je connaissais. Cette personne a été tuée par un chauffard alors qu'elle traversait une rue, protégée par le petit homme vert. Sans regarder avant de s'y engager, bien sûr, c'était inutile puisque le petit ange vert veillait à sa place. Bon, soyons positifs : elle est morte dans son droit!

Tandis que moi, je suis vivant et je marche sur mes deux pattes de derrière. Mais je suis un délinquant. Graine de voyou. Un quelconque policier pourrait me coller une amende pour oser traverser une rue quand le petit bonhomme est rouge… même si aucun véhicule ne se présente à l'horizon.

Pire qu'un délinquant, en fait, je dois être un homme libre. Chose insupportable… Je n'admets pas que mon intelligence puisse être remplacée par un petit signal lumineux; je n'admets pas que ma capacité de comprendre qu'une rue déserte n'est pas dangereuse pour moi doive céder devant les diktats d'un bonhomme stylisé qui change périodiquement de couleur aux carrefours; je n'admets pas qu'une machine stupide et rudimentaire décide à ma place de ce qui est bon ou mauvais pour moi; je n'admets pas que la réalité (une rue sans voiture) doive s'effacer devant un appareil aveugle et autoritaire.

Mais ce qui me choque, dans tout ça, ce n'est pas d'envisager la possibilité qu'un flic me cherche noise pour un tel crime (on sait ce que valent ces gens-là), c'est que nombre de Montréalais, que je prenais naïvement pour des humains doués d'un minimum de sens critique, se soient transformés en zombis, obéissant passivement à des signaux arbitraires même lorsque la réalité leur démontre qu'ils n'ont aucune raison de le faire.

Citoyens modèles? Ou plutôt robots bien dressés, moutons émasculés, décérébrés, moroses victimes marchant ou s'arrêtant au moindre clignement d'œil d'un quelconque Big Brother.

Tristesse de voir les Montréalais devenir comme les autres…

22 décembre 2013

Le père noël est une raclure - Conte de noël

En cette période de noël, où on ne peut plus mettre le nez dehors sans entendre en boucle et du matin au soir les mêmes rengaines de petits tambours, de clochettes, de bœufs et d'ânes, je m'en voudrais de ne pas participer à la liesse populaire. Je me suis donc fendu d'un petit conte de noël, histoire de bien montrer que je suis de mon temps. Ça aurait pu s'appeler Le père noël est une ordure, si le titre n'avait pas déjà été pris. Ce sera donc :

 

Le père noël est une raclure !

 

Pas content, qu'il est, le père noël. Pas pantoute! Pa piès! Salopards de Pakis! qu'il gueule. Veulent plus bosser à présent! Et qui c'est qui va me les faire, mes jouets, les Tchèques, peut-être? Les Roumains, les Malais? Les faces de citron? On a déjà essayé, figure-toi… Tous les mêmes! Les conditions de travail, ils disent. Des immeubles qui s'écroulent pas, qu'ils réclament, de la poussière sans amiante, de la peinture sans plomb… Et quoi encore? À manger! La semaine de 50 heures, pendant qu'on y est? Pas les moyens de les employer à mi-temps, moi. La pause pipi toutes les cinq heures? Z'ont qu'à pas boire. Leur flotte elle est immonde, d'ailleurs. Et c'est pas tout. Des congés payés, tant qu'à faire, des plans de retraite… Et renvoyer les mômes chez eux? Pour qu'ils aillent grossir les rangs des gangs de rue, merci bien!… Tout fout le camp. Les nègres veulent plus travailler, leurs gamins non plus… C'était bien la peine de leur apporter la civilisation, le progrès. Ça leur refait mal au cul de reconnaître qu'ils meurent plus en bas âge, leurs chiards. La preuve, je les fais bosser… Sous toutes les latitudes… United colors of  Benenike… Enfin, j'essaye… Mais un immeuble qui s'effondre, c'est une chaîne de montage en moins. Et c'est moi qui devrais payer? Alors que je leur donne déjà une raison de vivre? Elle est belle, l'économie! Ronald, Margaret! Reviendez! Ils vont me rendre fou!…

Et mes jouets, dans tout ça? Et mes petites têtes blondes qu'ont été bien sages et qui sont prêts à consommer? Vont jouer avec des poupées en crottin de cheval, peut-être? Vont percer leur poche pour se l'astiquer pendant la messe à la télé? On n'est pas des sauvages… Et puis j'aurai l'air de quoi, moi, dans ma galerie marchande, avec pas de jouets et mon nez rouge? Les lardons vont encore faire la gueule, me tirer la barbe, m'accuser de les toucher… Sales petits morveux, va. Et les parents qui vont en rajouter…  Valent pas mieux. Qu'ils crèvent, tous! Tout ça à cause de ces feignants d'outremer…

On devrait revenir aux vieilles méthodes, tiens. Les réserves, les camps. Arbeit macht frei! On avait de la morale, dans ce temps-là…

C'est dégoûtant. Je m'en vais me soûler la gueule, tiens…

Musique, jingle bells, petit papanoël, ram pam pam pam

05 décembre 2013

Littérature noire

 

Parler de littérature de genre me semble un enfantillage. Un aveu d'impuissance à se définir autrement que par des détails, un manque de confiance en soi, une absence totale de propos, une restriction consternante. Définir un genre littéraire par le fait qu'il contient quelques objets facilement reconnaissables (un cadavre pour le roman policier, une broutille futuriste pour la science-fiction, un ectoplasme pour le fantastique), c'est aussi brillant que de définir un type de véhicule par la couleur de sa carrosserie ou le modernisme de son système de son. À y regarder de près, d'ailleurs, presque tous les romans qui ont marqué leur époque contiennent les ingrédients nécessaires pour qu'on puisse les qualifier, sinon de romans policiers, du moins de romans noirs. Dans le fond, il n'existe de littérature que noire.

En conséquence, où se situerait – si elle existait–, la  prétendue littérature blanche? Nulle part. La littérature blanche n'existe pas en tant que telle. Elle est dépourvue de caractéristiques propres. Elle ne se définit qu'en fonction de la littérature noire, dont elle n'est par le fait même qu'un appendice décoloré. La littérature blanche est celle qui ne fait pas de taches, qui n'empêche pas de dormir, qui ne nous fait pas rater la messe.

La littérature blanche est une littérature noire dépigmentée.

Au fait, pourquoi la littérature serait-elle plutôt noire que blanche? Tout simplement parce que le romancier est un témoin de son temps et que la société moderne fonctionne pour l'essentiel sur un mode criminel. Les gouvernements sont les instruments à peine déguisés du grand banditisme – du très grand banditisme, j'entends, celui des prédateurs à grande échelle dans lequel œuvrent banquiers, financiers et fonctionnaires des institutions internationales. L'économie est une religion de voleurs, d'abuseurs, de prévaricateurs; la religion est en soi une inépuisable escroquerie aussi vieille que l'homme; l'éducation elle-même, en dépit des enseignants, n'est plus qu'un immense système de production d'esclaves formatés et consentants. On est loin des courses de gendarmes et de voleurs, de Robin des Bois et des tontons flingueurs. Le banditisme de rue ne fait plus recette, les voleurs de voitures, les braqueurs de banques et les détrousseurs de vieilles dames ne sont plus que des pue-la-sueur miséreux, des gagne-petit pitoyables, des artisans aussi désuets que les rémouleurs ou les vitriers ambulants.

Balzac aujourd'hui écrirait du polar. Zola aussi. Et Hugo. Ils l'ont fait, d'ailleurs. Rastignac et Vautrin sont des personnages de polar. Les misérables, c'est un polar. La bête humaine aussi. Presque tous les grands auteurs classiques étaient des auteurs de polars. Inutile de remonter jusqu'à la Bible, ce florilège indigeste de massacres, de trahisons, de fratricides, de parricides et de génocides. L'Iliade est une épopée de bandits, de racketteurs et de proxénètes. Rabelais nous parle d'un larron nommé Panurge; Racine et Shakespeare de tueurs en série, Baudelaire du vin de l'assassin. Céline, avant ses chroniques de guerre, pratiquait le roman noir, notamment avec Guignol's band. Ne parlons même pas de Sade…

Les grands écrivains du XXe siècle et les contemporains ont presque tous fait du roman noir. Dostoïevski avec Crime et châtiment, Faulkner avec Sanctuaire, Aquin avec Neige noire, Gadda avec L'affreux pastis de la rue des Merles, DeLillo avec Cosmopolis, Joueurs ou Chien galeux. Carlos Fuentes, Malcolm Lowry, Victor Serge, de l'est à l'ouest, du nord au sud… Toni Morrison et Sony Labou Tansi – sans rire –, font du roman noir. Les seuls auteurs du Nouveau Roman qui ne méritent pas l'oubli (Robbe-Grillet, Pinget) sont précisément ceux qui ont fait du polar.

Où se trouve donc la place de la littérature dite blanche? En marge. En marge du monde qui sent, qui crie, qui hurle. Littérature d'amateurs, d'amuseurs,  de chatouilleurs de nombrils. Littérature bavarde et édentée, littérature coca-cola… Si le romancier se refuse à n'être qu'un clown, s'il veut vivre avec son temps, s'il veut lui survivre, il ne peut écrire que des romans noirs.

Le monde est noir, ergo la littérature est noire.