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16 novembre 2014

Ministère de l'Inculture et de l'Analphabétisation

Les innombrables perles dont nous a régalés au cours des derniers mois le ministre Yves Bolduc – et que son homologue du gouvernement français a tant bien que mal essayé d'imiter lors de ses trébuchements modianesques – lui laisseront sans doute à l'avenir une petite notoriété en tant que «ministre de l'Inculture et de l'Analphabétisation» (on retiendra surtout, parmi d'autres merveilles, l'extraordinaire «j'ai été très jeune soumis à pouvoir faire de la lecture », proféré sur les ondes de Radio-Canada!)

Beaucoup de gens, enseignants et écrivains entre autres, ont réclamé sa tête pour les sommets de bêtise et d'incompétence que l'infortuné gaffeur a si bravement gravis. Pourtant, même si le premier ministre Couillard l'a quelquefois et mollement rabroué, Yves Bolduc est resté en place. Il y est encore. Or, dans n'importe quelle entreprise privée (et le gouvernement québécois est-il autre chose qu'une agence de communication au service des grandes entreprises?), le cadre dont l'incompétence est trop flagrante se fait mettre à la porte sans tarder.

Question : Pourquoi diantre Yves Bolduc est-il toujours là?

Réponse : Ben, parce qu'il fait bien son travail, tiens!

Très bien, même. Ses maladresses ne sont pas des erreurs. Yves Bolduc n'est pas payé pour dire des conneries qu'il sortirait de sous son chapeau à seule fin d'amuser la galerie, mais pour relayer celles que le premier ministre ne pourrait pas prononcer lui-même sans passer pour un clown (encore que Jean Chrétien, lui, ne se privait pas…). Le boulot du ministre était donc d'adresser un message ferme à ceux dont il a la charge, enseignants et étudiants, quitte à essuyer quelques quolibets au passage. C'est ce qu'il a fait.

Et le message est tout à fait clair. Le voici : enseignants, cessez donc d'emmerder vos élèves avec l'apprentissage de la lecture, ça ne sert à rien! J'en suis la preuve! On peut être illettré et ministre, et pas moi seul! (Ralph Klein, en Alberta, en a été une illustration éclatante). Ou même président des États-Unis (Bush Jr, Reagan, etc.). D'infinis crétins occupent partout dans le monde des postes de pouvoir alors que les étudiants (qui lisent des livres, tristes délinquants!) ne sont que de petits voyous sans envergure sur lesquels on lâche les flics pour les poivrer comme gibier à  plume.

Que les enseignants se contentent donc de maintenir leurs élèves dans une ignorance salutaire. Quant aux écrivains, pauvres naïfs… Puisque personne ne sait lire, à quoi bon s'occuper d'eux?

03 novembre 2014

Lutte au terrorisme

La lutte au terrorisme revient à la mode ces temps-ci. Ou, plus exactement, l'expression «lutte au terrorisme». Sous le déluge de «lutte à la pauvreté», de «lutte au cancer» ou de «lutte à l'intolérance», j'avais fini par m'habituer à l'emploi massif de ces expressions fautives – les journalistes étant la plupart du temps aussi incultes que les politiciens dont ils ne sont que les porte-parole.

On peut lutter contre quelque chose (le terrorisme, la pauvreté ou n'importe quoi d'autre), mais on ne lutte pas à. Me disais-je. Et pourtant si. On peut lutter à. Lutter à armes égales, par exemple, lutter à mains nues, lutter à l'arme blanche. Mais la préposition à désigne ici le moyen et non l'objet, tout comme dans les expressions «pêche à la ligne» ou «combat au sabre».

Expression fautive, donc; français d'opérette, croyais-je. Pourtant, en y regardant de plus près, on s'aperçoit que la faute n'est pas si innocente que ça. Elle est profondément révélatrice de la pensée réelle (si je puis m'exprimer ainsi) de celui qui la commet. L'erreur, en fait, consisterait plutôt à croire, bien naïvement, que la lutte au terrorisme ou la lutte à la pauvreté sont respectivement la lutte contre le terrorisme ou la lutte contre la pauvreté.

Ce n'est pas le cas. Ici, le terrorisme ou la pauvreté ne sont pas ce contre quoi on lutte, mais ce au moyen de quoi on lutte. Le terrorisme est pour l'État le moyen spectaculaire de justifier la totalitarisation de la surveillance, de la restriction des libertés individuelles, de la mise sur écoute des populations. De même que la pauvreté des uns est la condition nécessaire de l'accumulation de la richesse par les autres.

Quand on parle de lutte au terrorisme, ce qu'il faut comprendre, c'est donc bien que l'État utilise le terrorisme (vrai ou inventé, peu importe) pour faire accepter à la population le développement des moyens de répression ou de surveillance, mais qu'il ne fait rien pour le décourager, bien au contraire. Sans le terrorisme, comment ferait-il avaler au public la grenouillesque boursouflure de ses budgets militaire et policier? De la même manière, comprenons que la lutte à la pauvreté vise surtout à maintenir les pauvres en vie – et dans cet état – afin qu'ils puissent continuer d'engraisser ceux qui les exploitent.

Lutte au terrorisme? À la pauvreté? Les expressions ne sont pas fautives. Mais ce qui se cache derrière l'est, sans aucun doute.

13:39 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2)

02 octobre 2014

Police scientifique

Un ami, ancien flic et qui sait de quoi il parle (parce qu'il n'était pas chargé, lui, de faire chier les piétons qui traversent en dehors des clous ou de poivrer la figure des étudiants ou des gratteux de guitare), me signalait récemment qu'en France, la Loi organique des finances publiques demande aux fonctionnaires, y compris aux flics, d'être rentables. On calcule donc leur coût de revient, qu'on compare ensuite à ce qu'ils rapportent. (La même démarche existe ici, notons-le au passage, dans les domaines de l'éducation ou de la santé : vous n'êtes pas là pour être guéris ou éduqués, mais pour payer!)

En ce qui concerne la police, cependant, on en est encore au stade artisanal, statistiques journalières, paperasses, rapports, etc. Mais sans doute on approche de l'époque où des logiciels permettront de déterminer en quelques secondes si la plainte déposée par une victime vaut la peine d'être traitée ou non en fonction des dépenses à engager. La police pourra alors se targuer d'être vraiment scientifique…

Côté avantages, sachant ce que coûte la lutte contre la drogue pour des résultats dérisoires, celle-ci se retrouvera donc tôt ou tard en vente libre. Et taxée. La liberté du commerce, tout de même…

Côté inconvénients, pour ne pas changer, c'est encore le vulgum pecus qui se retrouvera seul pour payer l'addition. Pas de temps à perdre avec les proxénètes, les détourneurs de fonds, les vautours de la finance, les escrocs gouvernementaux ou les mafias de tout poil : la longueur des procédures, leur insuccès chronique et leur coût exorbitant assureront l'impunité définitive de ces spécialistes du crime qui ont les moyens de se payer et les avocats et le juge.

En revanche, comment ils vont tomber, les flics, sur les piétons qui traversent une rue déserte au mépris du petit bonhomme rouge qui leur indique pourtant que c'est interdit! Comment ils vont verbaliser les dépassements de 5 km à l'heure sur l'autoroute, les motos mal garées, les mémères à chien qui crotte! Comment ils vont se jeter sur les bistrots qui ne javellisent pas leurs verres toutes les cinq minutes, sur les éleveurs de poules qui laissent leur volaille picorer en liberté, sur les ruraux empoisonneurs qui font du fromage au lait cru ou des confitures avec des fruits qui poussent dehors! Comment ils vont fermer leur gueule aux journalistes, chroniqueurs, romanciers, chercheurs ou contestataires qui persistent encore à l'ouvrir!

Le calcul est élémentaire. Mieux vaut cent mille petits payeurs innocents et dépourvus de pouvoir mais qui craquent rien qu'à voir un uniforme que quinze gros pourris jusqu'à la moelle, voleurs, prévaricateurs, assassins à qui on ne pourra jamais faire cracher un sou. D'un point de vue scientifique, c'est irréfutable.

Mais, comme ajoutait cet ami, ne désespérons pas, le pire reste à venir…