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22 décembre 2013

Le père noël est une raclure - Conte de noël

En cette période de noël, où on ne peut plus mettre le nez dehors sans entendre en boucle et du matin au soir les mêmes rengaines de petits tambours, de clochettes, de bœufs et d'ânes, je m'en voudrais de ne pas participer à la liesse populaire. Je me suis donc fendu d'un petit conte de noël, histoire de bien montrer que je suis de mon temps. Ça aurait pu s'appeler Le père noël est une ordure, si le titre n'avait pas déjà été pris. Ce sera donc :

 

Le père noël est une raclure !

 

Pas content, qu'il est, le père noël. Pas pantoute! Pa piès! Salopards de Pakis! qu'il gueule. Veulent plus bosser à présent! Et qui c'est qui va me les faire, mes jouets, les Tchèques, peut-être? Les Roumains, les Malais? Les faces de citron? On a déjà essayé, figure-toi… Tous les mêmes! Les conditions de travail, ils disent. Des immeubles qui s'écroulent pas, qu'ils réclament, de la poussière sans amiante, de la peinture sans plomb… Et quoi encore? À manger! La semaine de 50 heures, pendant qu'on y est? Pas les moyens de les employer à mi-temps, moi. La pause pipi toutes les cinq heures? Z'ont qu'à pas boire. Leur flotte elle est immonde, d'ailleurs. Et c'est pas tout. Des congés payés, tant qu'à faire, des plans de retraite… Et renvoyer les mômes chez eux? Pour qu'ils aillent grossir les rangs des gangs de rue, merci bien!… Tout fout le camp. Les nègres veulent plus travailler, leurs gamins non plus… C'était bien la peine de leur apporter la civilisation, le progrès. Ça leur refait mal au cul de reconnaître qu'ils meurent plus en bas âge, leurs chiards. La preuve, je les fais bosser… Sous toutes les latitudes… United colors of  Benenike… Enfin, j'essaye… Mais un immeuble qui s'effondre, c'est une chaîne de montage en moins. Et c'est moi qui devrais payer? Alors que je leur donne déjà une raison de vivre? Elle est belle, l'économie! Ronald, Margaret! Reviendez! Ils vont me rendre fou!…

Et mes jouets, dans tout ça? Et mes petites têtes blondes qu'ont été bien sages et qui sont prêts à consommer? Vont jouer avec des poupées en crottin de cheval, peut-être? Vont percer leur poche pour se l'astiquer pendant la messe à la télé? On n'est pas des sauvages… Et puis j'aurai l'air de quoi, moi, dans ma galerie marchande, avec pas de jouets et mon nez rouge? Les lardons vont encore faire la gueule, me tirer la barbe, m'accuser de les toucher… Sales petits morveux, va. Et les parents qui vont en rajouter…  Valent pas mieux. Qu'ils crèvent, tous! Tout ça à cause de ces feignants d'outremer…

On devrait revenir aux vieilles méthodes, tiens. Les réserves, les camps. Arbeit macht frei! On avait de la morale, dans ce temps-là…

C'est dégoûtant. Je m'en vais me soûler la gueule, tiens…

Musique, jingle bells, petit papanoël, ram pam pam pam

28 mars 2012

Prostitution

La prostitution comme commerce équitable

 

On parle beaucoup de prostitution ces jours-ci, la Cour d'appel de l'Ontario venant de confirmer le verdict de la Cour supérieure de cette même province qui invalidait certains articles de la loi canadienne sur la prostitution. Et comme toujours quand on parle beaucoup, on dit beaucoup de conneries, et on mélange un peu tout. Entre autres, prostitution et proxénétisme.

La confusion semble pourtant difficilement possible. Le proxénétisme est à la prostitution ce que l'esclavage est à l'artisanat. Pas besoin de lunettes.

Alors pourquoi condamne-t-on si souvent la prostitution et beaucoup moins le proxénétisme? C'est que la pratique de la prostitution est contraire aux principes du néolibéralisme. Que fait une prostituée[1], sinon tirer profit de son propre corps (qui lui appartient, non?) Ce corps, elle ne l'a pas volé, elle ne l'a pas acheté, elle ne l'a pas loué. Elle ne l'a extorqué à personne. Il est à elle, rien qu'à elle, quand bien même elle ne posséderait rien d'autre. Le corps de la prostituée est son outil de travail, il lui appartient et elle n'enlève rien à autrui en s'en servant comme bon lui semble.

Il y a de quoi faire frémir tant les conservateurs que les libéraux. Où va-t-on si chacun ou chacune peut disposer de lui ou d'elle-même? C'est l'anarchie. En revendiquant la possession libre et entière d'elle même, la prostituée refuse d'être la propriété d'un autre, l'outil d'un autre, la source de profit d'un autre : elle refuse le principe même du néolibéralisme.

C'est pourquoi États et gouvernements lui en veulent à mort depuis autant de siècles. Le libéralisme économique – qui n'est que la désignation politiquement correcte du proxénétisme (tirer profit de l'autre, l'asservir, le déshabiller, le saigner…) – voit d'un mauvais œil une de ses proies lui échapper.

Le proxénétisme, ainsi défini,  est un crime contre l'humanité.

Et la prostitution la forme la plus authentique du commerce équitable.



[1]L'emploi du féminin dans le texte ne vise qu'à l'alléger, et ce sans préjudice à l'égard des hommes.

10 janvier 2012

Le bonheur dans l'esclavage

Le bonheur dans l'esclavage?

Non, il ne sera pas question ici d'histoire d'O ou d'histoire de Q, mais de ce qu'on nomme, non sans un certain cynisme, ressources humaines. Il s'agit d'une solution fictive (fictive, vraiment?) à ce problème, imaginée par un personnage de roman.

 

« Son nouveau combat était en faveur du rétablissement de l'esclavage. Pour des raisons humanitaires. Depuis longtemps, les employés étaient traités pire que des chiens, tout le monde en convenait. Vie de chien? Pas vraiment, non. Les chiens étaient soignés, eux, nourris, logés, leurs crottes ramassées dans des petits sacs en plastique par des dames bien mises ou des laquais en livrée; les ouvriers, pendant ce temps-là, survivaient dans des taudis glacés ou torrides selon la saison, manquant de nourriture, de sommeil, de périodes de rut…

S'ils rouspétaient, on fermait l'usine et on allait la rouvrir sous de joyeux tropiques regorgeant de gamins d'une dizaine d'années capables de faire le même boulot pour dix fois moins et sans se syndiquer. On leur avait inculqué nos principes – travaille et tais-toi – et ils étaient devenus des modèles.

Les gars d'ici, pour survivre, avaient bien dû accepter les semaines de soixante heures avec réduction de salaire et des caramels mous pour soigner leurs caries. Pourtant, leur apparente fragilité n'était pas vraiment un problème, économiquement parlant, puisqu'ils se reproduisaient plus vite qu'ils ne crevaient. Mais enfin, ça faisait malpropre… Travailler, c'était devenu la dernière des dégradations…

En rétablissant l'esclavage, en revanche, c'est-à-dire en faisant du travailleur non plus un individu obligé de se vendre au prix du marché – soit pour une valeur proche du zéro –, mais un instrument figurant à l'actif de la société en tant que bien immobilier au même titre que les machines ou les bâtiments, et dont l'entretien et le bon usage était une nécessité, on faisait disparaître incertitude et insécurité.

L'esclave n'avait plus à se brader ni à se battre pour le droit au travail, il l'avait d'office. Il avait enfin une position claire, durable, correspondant à sa réalité et non plus à l'image d'un rêve. Plus besoin de mentir, de faire du zèle, de produire toujours plus. Finie, la peur du chômage! Envolé, le stress! Adieu, l'angoisse de faire carrière! Tout était tracé d'avance! Ses soucis pris en charge, il retrouvait, l'esclave, santé et dignité…

C'était sa façon d'être du côté de la vie : le maître est celui qui prend le risque de la mort à son compte. L'esclave est celui qui ne songe qu'à survivre et qui paiera cette survie de n'importe quel prix, admettant même pour échapper à la mort de travailler sous la contrainte – donc d'une certaine manière acceptant pour préserver sa vie de ruiner cette vie même.

Le pas à franchir n’était pas si grand, dans le fond. Depuis déjà longtemps le principal souci des travailleurs comme des cadres n'était pas d'échapper à la chiourme mais au contraire de se maintenir en forme, de faire du sport et des régimes, pas pour eux, non, pas pour le plaisir d'habiter leur propre corps, mais pour durer plus longtemps, être plus efficace – conserver le mieux possible l’outil de production qu’ils étaient devenus pour le profit de leur employeur! Et plus ils travaillaient, cependant, moins ils étaient sûrs de garder leur emploi.

Angoisse, dépression, plus le temps de dégorger… Et donc moins productifs! L'ennemi était là : l’incertitude de l’avenir, la peur de mal se vendre, de ne plus plaire au marché, de se faire remplacer par un moins cher… Il était là, le modèle de l'avenir. L’esclavage, oui. Une solution en or! »

 

Extrait de Territoires du Nord-Ouest, Coups de tête, Montréal 2007

 

http://coupsdetete.com/index.php?id=5