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16 octobre 2011

Autorité et anarchie

À l'occasion d'un séminaire des chefs d'établissements scolaires (en France) sur l'autorité, un recteur facétieux a essayé de détourner une analyse d'Hannah Arendt pour faire l'apologie de la hiérarchie. Bakounine aurait bien ri.

Hannah Arendt, dans La crise de la culture, écrit ceci : «Puisque l'autorité requiert toujours l'obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant, l'autorité exclut l'usage de moyens extérieurs de coercition; là où la force est employée, l'autorité proprement dite a échoué. L'autorité, d'autre part, est incompatible avec la persuasion, qui présuppose l'égalité et opère par un processus d'argumentation. Là où on a recours à des arguments, l'autorité est laissée de côté. Face à l'ordre égalitaire de la persuasion se tient l'ordre autoritaire, qui est toujours hiérarchique.»

Notre recteur saute sur ce dernier mot pour en conclure que la hiérarchie – et, par extension, l'Administration – est naturellement autoritaire et que ses décisions ne sont pas discutables. On n'est pas loin de Staline…

Monsieur est un ignare. Ou un provocateur. Ce n'est pas le tout de savoir écrire. Il faut savoir lire. Et ne pas confondre un adjectif (hiérarchique) avec un nom (hiérarchie). C'est comme si, sous prétexte que le ragoût de mouton, c'est bon, on en déduisait que la bonté, c'est le ragoût de mouton.

Or la hiérarchie est précisément le contraire de l'autorité telle que définie par Arendt. La hiérarchie ordonne et met en œuvre les moyens de coercition nécessaires pour contraindre ceux qu'elle prétend diriger.

L'autorité dont parle Arendt est ailleurs. Elle est aussi celle dont parle Bakounine. Et elle n'est surtout pas l'autoritarisme. Bakounine refuse bien sûr toute hiérarchie et tout moyen de coercition. Mais il  accepte l'autorité. L'autorité qu'il a librement choisie. Il accepte l'autorité de quelqu'un qui possède un savoir ou une technique qui lui sera utile, et en qui il a confiance. Celle du médecin pour sa santé, par exemple, ou celle de l'ingénieur pour la construction d'un pont (encore que, au Québec en particulier, on puisse se poser des questions…). Il n'aura ni à être contraint ni à être persuadé pour accepter un diagnostic médical ou un plan de construction.

«Faire autorité» en une matière n'implique aucune contrainte. L'ordre autoritaire est hiérarchique parce que, au moment où on l'accepte, il participe d'un savoir qu'on n'a pas soi-même mais qu'on respecte et auquel, à un moment donné, on va faire confiance. Rien à voir avec la hiérarchie, qui est un instrument de pouvoir impliquant la subordination.

Ni l'autorité ni l'ordre ne sont incompatibles avec l'anarchie (ne pas confondre anarchie et désordre). L'ordre dans le sens d'«organisation». D'organisation commune. L'anarchiste n'est certainement pas un chien de meute, mais il est un animal social.