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04 juillet 2014

Arbeit macht frei

Aperçu l'autre jour, à la télé (dans un bar), un film publicitaire proclamant «Je suis un Canadien libre, libre de servir…». J'ai oublié la suite, mais peu importe (il s'agissait probablement d'un appel aux bénévoles émanant d'une quelconque agence gouvernementale recherchant des esclaves volontaires pour ne pas payer ses fonctionnaires). Ce qui m'a frappé, cependant, c'est expression : libre de servir… Servir (du latin servire, être esclave) signifie «être asservi». Comment peut-on se proclamer «libre d'être asservi»?

L'anecdote m'en a rappelé une autre, survenue à Calgary il y a quelques années.

Un panneau publicitaire, devant un pub du centre-ville, annonçait : Smoke Free Thursdays! Bon, m'étais-je dit, les jeudis, les familles sont chez elles et les fumeurs peuvent enfin sortir de l'ombre et fumer librement – tout au moins dans l'enceinte de ce pub bien accommodant. Ce mot, free, a toujours un petit air sympathique, il nous donne l'illusion que nous vivons dans un monde enfin débarrassé des tyrannies et des oppresseurs, même de ceux que nous n'inventons pas nous-mêmes.

Puis je me suis ravisé. Pourquoi le jeudi seul était-il libre? Les écoliers campent-ils devant ce pub tous les autres jours de la semaine? Étrange… Ayant réfléchi, j'ai enfin compris mon erreur. C'est que, habitué à appeler un chat un chat, je n'avais pas saisi l'évolution de la langue dans cette partie du monde – évolution vicieuse, sournoise, qui pense éradiquer le mal en cessant de le nommer ou en l'affublant de sobriquets inoffensifs. L'évidence m'a tout à coup sauté aux yeux. Free, ici, n'évoquait pas la liberté, mais bien le contraire. L'annonce voulait dire qu'il était INTERDIT de fumer les jeudis, non l'inverse. Mais, comme rien n'est interdit dans ce pays le plus libre du monde, il fallait bien trouver une astuce…

Et je me suis aussi souvenu de cette expression, que certains vieillards ayant survécu aux longs hivers d'Europe centrale se rappellent peut-être également : Arbeit macht frei