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08 juin 2014

La fourmi et la cigale

Tiens, pour changer, une petite fable...

 

La fourmi et la cigale

 

La fourmi ayant bossé tout l'été se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue. Elle en pouvait plus. Les pattes usées jusqu'au coude, les antennes en tire-bouchon, les phéromones éventées comme des vieilles crottes. Elle croyait qu'elle allait enfin pouvoir se reposer, la dinde! Faire la sieste, aller au cinéma, manger du miel, sucer des anus de puceron… Tu parles! Au boulot, qu'on l'a remise! L'hiver, les fourmis, ça bosse comme l'été. En dedans. Titiller le gros cul de la reine, cette vache intarissable qui te chie des larves au kilomètre et dont il faut s'occuper, et qu'il faut bichonner, et qu'il faut nourrir, et balayer le crottin, et baisser la tête devant les flics, et courir encore, courir du matin au soir, du soir au matin. «Une fourmi qui s'arrête, c'est une fourmi morte!» qu'on lui gueule à longueur de journée. Faudra bien que ça s'arrête un jour, elle pense quand même, dans les rares instants où elle arrive encore à penser…

Un jour, justement, un jour qu'elle encombrait le passage, exténuée, sur les genoux, le ventre creux et le cœur vide, on l'a balayée. Vers l'extérieur. Une autre elle-même s'en est chargée, aussi démunie, aussi fatiguée, aussi désespérée sans le savoir… On l'a balayée comme elle avait en balayé d'autres, sans se poser de question, parce que «c'est comme ça». Elle s'est retrouvée dans l'hiver sur un petit tas de neige, avec encore un peu de mouvement dans les pattes, avec encore un peu de conscience dans les antennes. Elle s'est retrouvée comme ça dans le froid, toute seule, toute nue.

Alors, à côté d'elle, elle a perçu un mouvement. Léger. Elle a tourné la tête. Un petit tas chiffonné, comme elle, qui remuait encore faiblement des pattes et des antennes. Mais pas une fourmi. Trop gros. Une cigale. La fourmi l'a reconnue. Elle avait chanté tout l'été, etc. La cigale aussi l'a reconnue.

— Tiens, c'est toi?

— Ouais.

— Tu meurs aussi?

— On dirait.

— T'es pas bien épaisse.

— Pas eu le temps de m'engraisser, moi. Pas eu le temps de rigoler, pas eu le temps de chanter, de rire, de boire, de baiser. Rien fait de tout ça.

— Mais tu meurs pareil.

La fourmi n'a pas su quoi répondre. Elle s'est mise à pleurer. C'est vrai qu'elle avait l'air con, à mourir comme ça pour rien, usée, finie, vidée. Et elles sont mortes toutes les deux, en même temps. La fourmi grise et triste, amère, déchirée; et la cigale avec dans la tête des restes de chanson, d'amour et d'orgie perpétuelle…

Va chier, La Fontaine!

 

06 février 2012

Grenouilles de bénitier

Les prédictions de Nostradamus, comme celles des Mayas ou des barbus, on sait où on peut se les mettre. Celles du bonhomme La Fontaine, en revanche, même si on en parle beaucoup moins – je me demande pourquoi –, sont plus vérifiées que jamais.

Ouvrez n'importe quel journal, vous y trouverez une énième version de cette fable :

 

LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI

            Les Grenouilles, se lassant
            De l'état démocratique,
            Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un Roi tout pacifique :
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
            Que la gent marécageuse,
            Gent fort sotte et fort peureuse,
            S'alla cacher sous les eaux,
            Dans les joncs, dans les roseaux,
            Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau ;
            Or c'était un Soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première
            Qui, de le voir s'aventurant
            Osa bien quitter sa tanière.
            Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant,
            Il en vint une fourmilière;
Et leur troupe à la fin se rendit familière,
       Jusqu'à sauter sur l'épaule du Roi.
Le bon Sire le souffre et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue.
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
            Qui les croque, qui les tue,
            Qui les gobe à son plaisir,
            Et Grenouilles de se plaindre;
Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir
        À ses lois croit-il nous astreindre ?
        Vous auriez dû premièrement
        Garder votre gouvernement;
Mais ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier Roi fut débonnaire et doux :
            De celui-ci contentez-vous,
            De peur d'en rencontrer un pire.

 

On se croirait au PQ, au Québec, au Canada, n'importe où au monde…