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21 mai 2013

Les printemps meurtriers de Knowlton

La deuxième édition des Printemps meurtriers de Knowlton vient de se terminer, dans la même euphorie que l'an dernier.

Tables rondes, conférences, activités diverses, mais surtout des rencontres. Avec des lecteurs, avec des écrivains, avec des éditeurs. Ce que les Printemps meurtriers de Knowlton ont de particulier, c'est que les auteurs de polar s'y retrouvent dans une ambiance moins festivalière que, tout simplement, festive. Nous n'y sommes pas en représentation mais en vacances. Les idées fusent, le vin coule, les amitiés se nouent. Les meurtriers se reposent…

À une heure de route de Montréal, dans un cadre champêtre qui semble sorti d'un roman tout sauf noir, les tricoteurs d'intrigues sombres et rouges de divers pays se sont laissé aller, ils ont laissé tomber la veste et les masques. Et ils n'attendent plus qu'une chose : le festival de l'année prochaine.

Les auteurs ne sont cependant pas les seuls à participer à l'événement. Si le polar vous intéresse, ne restez pas en dehors, n'hésitez pas à rejoindre, à titre de complice, le club de la rue Morgue. Tous les détails ici :

 

http://lesprintempsmeurtriers.com/francais/clubmorgue.html

 

05 mai 2013

Adieu à mon frère l'Ours

 

Ce pays vient de perdre un de ses plus grands écrivains, et il ne le sait pas encore.

Il faut dire qu'Alain Ulysse Tremblay était aussi discret dans sa vie publique que gigantesque dans sa vie privée. Pas assez exhibitionniste pour être un «artiste». Il n'avait pas besoin de se comparer aux autres pour exister. Il était assez grand pour ne rien avoir à prouver. Il l'était assez pour ne pas avoir à le montrer. Il ne se définissait pas par rapport aux autres. C'était un homme libre.

Alain Ulysse écrivait ou peignait comme il vivait : en dehors des normes. Son style incomparable trouvait ses sources dans la littérature russe autant que dans les songes de ses ancêtres autochtones; il a écrit le plus beau poème en prose de la langue québécoise (Noir Kassad) mais aussi la plus intime description de la misère montréalaise (La valse des bâtards); il réinventait sa propre langue pour chacun des romans qu'il écrivait (oh! la magnifique Vieille à Pitou) mais il échangeait volontiers des mots avec des auteurs de la Caraïbe (je te passe «l'inmourable», tu me donnes «superpapa»); en un seul tableau il pouvait peindre l'anarchie ou l'histoire de Saint-Siméon; il ne voyait pas le monde, il le sentait.

Son écriture si étrange était réputée «inexportable». Rien n'est plus faux. En avril 2011, nous étions à Bordeaux, invités avec les Éditions Coups de tête à l'Escale du livre. Nos livres en piles sur une longue table, et l'incessant cortège de Bordelais polis et sympathiques défilant devant nous. Des vieux, des chevelus, des punks, des bourgeoises en carré Hermès, des buveurs de vin rouge, des buveurs de vin blanc, des fonctionnaires…

À ceux qui s'arrêtaient devant nous, nombreux, intrigués par cet ours assis derrière ses livres, Alain Ulysse précisait : «C'est écrit en québécois, c'est peut-être un peu déroutant, essayez seulement la première page». Les passants prenaient gentiment le bouquin, le feuilletaient, lisaient la première page. Puis la deuxième. Et la troisième. Concentrés et silencieux. Puis ils disaient : «C'est surprenant au début, mais on s'y fait». Ils ne reposaient pas le livre. Ils allaient le payer à la caisse puis revenaient se le faire dédicacer. Ce jour-là, Alain a vendu tout le stock dont disposait le libraire, qui avait pourtant bien fait les choses. Notre meilleur salon du livre…

Alain Ulysse n'est pas passé inaperçu en France. Un matin, il avait décidé de nous rejoindre à pied au salon. Vers midi, toujours personne. Appel à l'hôtel, on nous informe qu'il est parti il y plus d'une heure. Il faut un quart d'heure pour aller de l'hôtel au salon… Finalement, vers midi et demi, nous voyons arriver notre homme, essoufflé, à la fois – comme lui seul savait l'être – souriant et grognon. Devant nos mines étonnées, il avoue : «Je me suis perdu». Nous, agacés : «Tu ne pouvais pas demander ton chemin?» Et Alain de répondre, avec son flegme habituel : «J'ai bien essayé, mais chaque fois que je tentais de m'approcher de quelqu'un, il s'enfuyait».

Imaginez la scène. On peut voir de tout, en France, tous les peuples du monde y sont passés et y ont laissé leur marque. Pourtant, l'imposante carcasse d'Alain inquiétait. Elle n'avait aucun répondant dans la culture du lieu. Ce ne pouvait être ni un Turc ni un Scandinave, ni un Nord-Africain ni un Slave, ni un Gitan ni un montagnard tibétain. L'homme effrayait, il ne correspondait à rien de connu dans l'imaginaire local. Il errait dans les rues de Bordeaux comme un extraterrestre. Ces-gens-là, pour la première fois de leur vie, avaient croisé un Innu. Et pas un petit…

Alain, sans se fâcher, savait être impitoyable. Nous échangions nos manuscrits avant leur envoi à nos éditeurs. Il ne laissait rien passer, sabrait, commentait, appréciait… Il concluait pourtant : «Tu sais, mes commentaires, tu peux t'asseoir dessus». Je ne m'asseyais pas dessus. On ressortait de l'expérience grandi, assaini, purgé.

Alain Ulysse Tremblay n'était pas seulement un peintre et un écrivain hors pair. Il savait aussi ne rien faire, ce qui est rare. Nous pouvions rester des heures assis sous la pluie, à regarder passer les bateaux sur le fleuve. Même la nuit ne pouvait pas nous chasser, ni le froid, qui gardait glacée la vodka dans les verres que nous tenions entre nos doigts bleuis. Le lendemain, il m'inventait des buissons d'aubépines dans lesquels je serais allé m'écrouler, prétendument ivre mort, et il en riait encore des mois et des mois plus tard en racontant l'anecdote à ses proches, qui riaient avec lui. Et je riais avec eux.

Au moins je l'ai fait rire. Je ne le regrette pas. Parce que cet homme était mon ami.

Il vient de laisser un grand trou, que je ne sais pas comment combler.