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02 juin 2015

Sexe et polar (2)

Lors des derniers Printemps meurtriers de Knowlton (http://www.lesprintempsmeurtriers.com/francais/index_fr.html ), table ronde sur le polar. Au programme : censure et tabou.

Bien sûr, il n’y a chez les romanciers, de leur propre aveu, ni censure ni tabou. Seulement la non-envie de parler de certaines choses… Peu intéressantes, voire ennuyeuses, dixit. Passons, là n’est pas le sujet. Pas tout à fait, du moins.

Ce qui m’a frappé, plutôt, c’est que très vite s’est définie une catégorie des choses dont il ne faut pas parler – «sauf si ça fait progresser l’intrigue». Deux choses, une seule catégorie. Le sexe et la violence. Autant dire : le jour et la nuit…

Intrigué par ce rapprochement saugrenu, je demande quelle est la raison de ce rejet du sexe et de la violence dans le même sac. Que la violence soit blâmable, je n’en disconviens pas. Mais le sexe? Le sexe n’est pas le viol (qui, lui, a sa place dans le polar puisqu’il «fait progresser l’intrigue»). Le viol est affaire de pouvoir, non de sexe.

Or, autant la violence est mauvaise (partons de ce principe), autant le sexe, lui, est bon (excellent principe, là aussi). Foncièrement bon, même. Et utile. Pour ne pas dire essentiel : ne sommes-nous pas nés?

Réponse?

Pas de réponse. On noie le poisson. «On n’a rien contre le sexe, à condition que ça fasse avancer l’intrigue» (déjà dit). Mais la question n’était pas de savoir si le sexe est utile ou non à l’élaboration d’un polar, elle était, je le rappelle : pourquoi le sexe et la violence doivent-ils finir dans le même sac? Un sac portant l’étiquette «Mal». Le sexe est pourtant l’origine du monde, on ne peut pas l'éliminer d'un coup de baguette magique…

Là encore, on louvoie, on biaise, on se matagrabolise les deux hémisphères. Mais on ne répond toujours pas. On revient sans cesse en revanche sur ce sexe persona non grata à moins d’utilité agréée «pour l’intrigue».

J’enfonce le clou. Ce déni répété n’indiquerait-il pas plutôt que le sexe fait peur? Les auteurs de polar (ceux de sexe mâle, du moins, puisque les autres semblent moins atteintes par cette étrange phobie) ne souffrent-ils pas d’un problème non résolu avec le sexe? Avec leur maman? Avec leur petite sœur? «Pas du tout!» se récrie-t-on.

Ah bon? Mais pourquoi dans ce cas le sexe n’a-t-il droit de cité dans le polar que lorsqu’il fait «avancer l’intrigue», alors que la gastronomie, la politique, les voitures, le hockey, les petits oiseaux, les ennuis gastriques, la musique, les grands espaces, l’alzheimer du père et autres menus faits quotidiens y sont les bienvenus, à longueur de pages, bien qu’ils la ralentissent tout autant, la fameuse intrigue?

Et on vient me dire que le sexe n’est pas un tabou? Non, effectivement, dans ce sens où il est lui-même inavoué. Ce refus de voir les choses en face est pourtant bien la preuve flagrante que le sexe n’est pas pour les auteurs de polar un simple aspect de la réalité qu’on ne peut nier, une chose de la vie, en somme, mais bien une maladie honteuse. On peut parler de tout dans un polar sans avoir honte… sauf de sexe. Tartuferie. Cachez ce sein que je ne saurais voir!

Allez, collègues, tuez le curé en vous, lâchez le cochon et déboutonnez-vous un peu, on n’est pas là pour souffrir…

15 juin 2014

Sexe et polar

Quelques commentateurs un peu frileux ont parfois reproché à mes romans de contenir des scènes de sexe «injustifiées» et choquantes. Bon, si ça les gêne vraiment, ils n'ont qu'à pas les lire… Leur puritanisme, pour ma part, ne me gêne pas du tout, non plus que leurs difficultés de lecture (car lesdites scènes sont en fait parfaitement justifiées, étant donné l'éclairage particulier qu'elles apportent sur la personnalité et les motivations des personnages, ce qui est loin d'être inutile dans un roman, quel qu'il soit). Mais il est vrai que le sexe, en Amérique du Nord, a toujours quelque chose de malsain. Et le plaisir en général… Tant pis pour eux.

Cela dit, on peut tout de même se poser la question : pourquoi du sexe dans un polar, alors que le polar est censé être peuplé de personnages asexués, ou pauvrement sexués (Miss Marple, Sherlock Holmes, Wallander et tant d'autres)? Mais l'exercice est sans intérêt. La vraie question, pour moi, est plutôt la suivante : comment peut-on écrire un polar ou un roman noir sans sexe, dans la mesure où ce genre de littérature se veut un témoignage sur la vie de l'homme en société? Or, le sexe (essayez donc de me prouver le contraire!) est justement la composante essentielle de la vie sociale – l'homme étant, comme on l'oublie trop souvent, un primate, classe des mammifères, sous-embranchement des vertébrés (passons sur les délires créationnistes), donc sexué. L'homme ne vit, fondamentalement, que pour se reproduire. Il est par là même impossible de comprendre son comportement si on fait abstraction de cette nature sexuée.

La réponse à la question est donc la suivante : sans sexe, un polar est une œuvre inachevée. Il n'offre qu'une vision tronquée, incomplète de son sujet, une version émasculée ou hystérectomisée de la vie qu'il est censé décrire. Une énième histoire déconnectée de la réalité, un conte pour enfants ayant passé avec succès le test de la censure du ministère de l'Éducation, une fable naïve qui voudrait nous faire croire que les victimes naissent dans les choux et les bourreaux dans des roses… ou l'inverse.

Quant au simple point de vue du goût, un polar sans sexe, c'est du vin sans alcool, une rose sans parfum, un repas sans viande. Et diable sait si je suis peu végétarien!

04 mars 2012

Dr Chimpanzé et Mr Bonobo

Dans la famille humaine – hominidienne, plutôt – il y a deux cousins germains et dissemblables qui nous renvoient chacun une image de nous-mêmes, ou de ce qui pourrait être nous-mêmes.

Le chimpanzé, d'une part, turbulent trublion qui mérite mieux que les autres le nom de «singe». Lequel singe l'autre, on ne le sait pas trop, mais le chimpanzé nous rappelle fortement quelqu'un : son comportement est agressif, il aime intimider, établir les limites de son territoire, imposer sa hiérarchie, exhiber sa puissance, exercer sa domination.

Le mouton noir de la famille, au contraire – le bonobo –, privilégie le contact apaisant, le principe de plaisir, les notions de consentement mutuel ou de don/réception, la sexualité comme mode de vie plutôt que comme pratique maladive et honteuse. Le bonobo cherche à éliminer le stress, il refuse la douleur plutôt que de s'y complaire, il optimise la jouissance et la vie.

Le chimpanzé, notre frère, nous montre la voie de l'asservissement (volontaire ou non), celle de la création des États, de l'établissement du capitalisme, de l'expansion de l'impérialisme, de la domination sexuelle.

Comme le disait Frans de Waal, les chimpanzés résolvent les problèmes du sexe par le pouvoir, les bonobos résolvent les problèmes du pouvoir par le sexe.

Il y aurait là un choix de vie à faire.

Nous nous sommes sans doute trompés de modèle. L'homme n'est pas la crème d'une prétendue création, il n'est pas non plus l'aboutissement d'une quelconque évolution, darwinienne ou autre. Il n'est qu'un singe dévoyé.